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Histoire des idées politiques : Le libéralisme

 Le libéralisme

 

    Le triomphe du libéralisme pendant tout le 19ème siècle, s’accompagne par une évolution d’une pensée politique libérale. Les Etats-Unis d’Amérique apparaissent comme un modèle de liberté qui inspire les penseurs.  La pensée de Tocqueville s’inscrit dans ce mouvement de pensée.

 

 

Alexis  de Tocqueville[1](1805-1859)

 

    Au 19ème siècle, le libéralisme[2] politique devient la philosophie dominante, simultanément à l’affermissement de l’Etat-nation.  La philosophie politique se préoccupe de préciser les rapports entre l’Etat et l’individu : l’individu doit donc être protégé à la fois contre l’Etat et de ses concitoyens. A cet effet, cette philosophie s’attèle à trouver les règles et les mécanismes institutionnelles capables d’assurer cette fonction.

 

Le libéralisme

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    C’est dans ce contexte que Tocqueville, jeune magistrat et contemporain de la révolution de 1830 qui chassa la branche aînée des Bourbons (le roi Charles X), s’attèle à chercher un champ d’observation. C’est en Amérique que cette opportunité lui été donnée[3]

    Son œuvre sur la démocratie, selon Touchard, est une méditation sur la liberté[4] ; plutôt qu’une œuvre de sociologue ou d’historien, c’est une œuvre de moraliste dans la grande tradition des moralistes français.  Tocqueville cherche comment concilier la liberté[5] avec le nivellement égalitaire, comment sauver la liberté. C’est une œuvre aux antipodes du positivisme ; elle n’est nullement objective, elle est animée d’une vibration intime, parcourue de quelques intuitions fulgurantes[6].   

 

Egalité des conditions

 

    Ainsi, dans l’introduction à son livre la démocratie en Amérique, il dit avoir été frappé par l’égalité[7] des conditions en Amérique. Ce « fait générateur, comme il le dit, dont chaque fait particulier semblait descendre (et que) je retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir. »  Cette marche vers l’égalité et par conséquent vers la démocratie lui paraît  de par le monde irrésistible : « De quelque côté que nous jetions nos regards, nous apercevons  la même Révolution qui se continue dans tout l’univers chrétien. – Partout on a vu les divers incidents de la vie des peuples tourner au profit de la démocratie ; tous les hommes l’ont aidée de leurs efforts : ceux qui avaient en vue de concourir à son succès, et ceux qui ne songeaient point à la servir, ceux qui ont combattu pour elle  et ceux-là mêmes qui se sont déclarés ses ennemis ; tous ont été poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé en commun, les uns malgré eux, les autres à leur insu, aveugles instruments dans les mains de Dieu. –Le développement graduel de l’égalité des conditions est donc un fait providentiel, il en a les principaux caractères ; il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine ; tous les évènements comme tous les hommes servent à son développement. Serait-il sage de croire qu’un mouvement social qui vient de si loin pourra être suspendu par les efforts d’une génération ? Pense-t-on qu’après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois la démocratie reculera devant les bourgeois et les riches ? S’arrêtera-t-elle maintenant qu’elle est devenue si forte et ses adversaires si faibles? »

 

    L’individualisme est ainsi le corollaire de l’égalité des conditions : une libération de l’individu de ses attaches traditionnelles pesantes, aussi bien horizontales que verticales[8]. Cependant cet individualisme n’est pas synonyme d’un instinct aveugle et d’un vice du cœur. L’individu est arrimé à d’autres relations ; et comme le dit Tocqueville : « ..la trame du temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s’efface …les plus proches seuls intéressent…Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et les sépare de ses contemporains. Elle le ramène sans cesse vers lui seul, et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. »  Mais, cette froideur sociale fait appel aux services du pouvoir central[9] (l’Etat) « qui seul s’élève au milieu de l’abaissement universel ».  L’égalité et l’uniformité facilitent le travail de l’Etat et en même temps suscite une sympathie secrète et permanente  entre les individus d’une part, et entre les individus et l’Etat d’autre part. Il se crée une communauté de sentiments chez les uns et les autres. Celle-ci est décrite par Tocqueville dans les termes suivants :

« Cette communauté de sentiments qui, chez les nations démocratiques, unit continuellement dans une même pensée chaque individu et le souverain, établit entre eux une secrète et permanente sympathie. On pardonne au gouvernement ses fautes en faveur de ses goûts ; la confiance publique ne l’abandonne qu’avec peine au milieu de ses excès ou de ses erreurs, et elle revient à lui dès qu’il la rappelle. Les peuples démocratiques haïssent souvent les dépositaires du pouvoir central, mais ils aiment toujours ce pouvoir lui-même. »

 

 

La loi

 

 

    Cet état égalitaire nécessite d’être réglée et canalisée par la loi. C’est cette dernière qui pose cet équilibre entre les droits et les devoirs civiques, et impulse par conséquent l’édification d’une nation. Celle-ci « (la nation) prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être ; mais la majorité des citoyens y jouira d’un sort plus prospère, et le peuple s’y montrera paisible ; non qu’il désespère d’être mieux, mais parce qu’il sait bien être.»D’où la question de la souveraineté.

 

Observateur de la société américaine, Tocqueville  note : « La société y agit par elle-même. Il n’existe de puissance que dans son sein ; on ne rencontre même presque personne qui ose concevoir et surtout s’exprimer d’en chercher ailleurs. Le peuple participe à la composition des lois par le choix des législateurs, à leur application par l’élection du pouvoir exécutif ; on peut dire qu’il gouverne lui-même, tant la part laissée à l’administration est faible et restreinte, tant celle-ci se ressent de son origine populaire, et obéit à la puissance dont elle émane. Le peuple règne sur le monde politique américain comme Dieu sur l’univers. Il est la cause et la fin de toutes choses;  tout en sort et tout s’y absorbe..»

 

La loi, dans l’esprit Tocqueville, est l’arbitre suprême des rapports sociaux ; ainsi  «l’idée du droit tout-puissant et pour ainsi dire unique de la société…, l’unité, l’ubiquité, l’omnipotence du pouvoir social, l’uniformité de ses règles », tranche avec les privilèges traditionnels et avec l’idée des corps intermédiaires.

 

 

La loi de la majorité

 

 

    De cette souveraineté sortira la loi de la majorité. Cette loi se transforme en dictature, mais toujours est-il que la dictature de la majorité est préférable à la dictature d’un seul. Dans ce sens, Tocqueville écrit : 

« Je ne dirai pas d’arrêter mais même de retarder sa marche, et de lui laisser le temps d’écouter les plaintes de ceux qu’elle écrase en passant…lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux USA, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? A l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité et lui obéit aveuglément. Au pouvoir exécutif ? Il est nommé par la majorité et lui sert d’instrument passif. A la force publique ? La force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes. Au jury ? Le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer les arrêts : les juges eux-mêmes dans certains Etats, sont élus par la majorité. Quelque inique ou déraisonnable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc vous soumettre.

 

    La majorité[10] tend à rechercher et à rencontrer la vérité ; ce que lui donne le caractère de quasi-infaillibilité. Ainsi l’auteur de la Démocratie en Amérique note : « Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public, car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand  nombre…Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas  même concevoir l’idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose, les fait pénétrer dans les âmes, par une sorte de pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun. »

 

La liberté communale

 

    Majorité, public, institutions libres, voilà les conditions d’une démocratie. Mais il y a, pour Tocqueville, une autre condition encore plus déterminante à savoir  celles des libertés locales. Celles-ci sont à la fois la cause et le résultat d’une décentralisation  administrative, laquelle produit cette chose « rare et fragile » qui est la liberté communale. A cet égard, Tocqueville, écrit : « C’est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la  mettent à la portée du peuple, elles en font goûter l’usage paisible, et l’habituent à s’en servir. Sans institutions communales,  une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n’a pas l’esprit de la liberté. Des passions passagères, des intérêts d’un moment, le hasard des circonstances peuvent lui donner des formes extérieures de l’indépendance ; mais le despotisme refoulé dans l’intérieur du corps social reparaît tôt ou tard à la surface.  

 

Cette vie communale suscite l’intérêt de l’individu pour les affaires publiques et le pousse à agir comme elle crée une vie et une dynamique politiques sur chaque  partie du territoire étatique. Et consécutivement à l’égalité,  à la liberté et à la citoyenneté, la société civile prend corps.

 

La société civile

 

    Cette société civile repose sur ces associations qui créent en face du pouvoir souverain des corps intermédiaires ou secondaires, comme des contrepouvoirs. Pour lui :

 « Les sentiments et les idées ne se renouvellent, le cœur ne s’agrandit et l’esprit humain ne se développe que par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres.» De par son constat de d’ébullition  associative américaine et le rôle que ces corps intermédiaires jouent dans la société américaine, Tocqueville considère que : «pour que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il  faut que parmi eux l’art de s’associer se développe et se perfectionne, dans le même rapport  que l’égalité des conditions s’accroît. »



[1] Tocqueville est issue d’une famille aristocrate. Le régime démocratique n’est pas sa préférence. Il écrit : « J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocrate par instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, l’égalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l’homme. »

[2] Emile Méreau écrit, dans sa Philosophie du libéralisme (1950), que le libéralisme est un parce que la liberté humaine est une.  Dans ce sens aussi le libéralisme apparaît comme un bloc : libéralisme politique, libéralisme économique, libéralisme intellectuel, libéralisme religieux. C’est ainsi que Benjamin Constant écrit : « J’ai défendu quarante ans  le même principe, liberté en tout, en religion, en littérature, en philosophie, en industrie, en politique, et par liberté j’entends le triomphe de l’individualité tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité ». 

[3] L’Amérique que visite Tocqueville est cette Amérique jacksonienne –Jackson (1767-1845) fut président des USA en 1829 et en 1837 – qui revient aux sources de la démocratie jeffersonienne : défiance à l’égard des privilèges et des monopoles, retour aux principes de la déclaration d’indépendance, accent mis sur l’égalité des droits….Jackson croit que les intérêts peuvent être harmonieusement conjugués et il estime qu’il faut confiner les gouvernements dans leurs fonctions propres, qui consiste à protéger les personnes et les biens.

[4] « La liberté humaine est source de toute grandeur morale ».

[5] Tocqueville écrit au sujet de la liberté : « On me donne des passions et je n’ai que des opinions, ou plutôt, je n’ai qu’une passion, l’amour de la liberté et de la dignité humaine. Toutes les formes gouvernementales ne sont à mes yeux que des moyens plus ou moins parfaits de satisfaire cette sainte et légitime passion de l’homme.»

[6] Tocqueville considère que l’individualisme est une rouille pour les sociétés. C’est ainsi qu’il préconise trois remèdes  parer à ses méfaits : 1°) La décentralisation administrative, les libertés locales et provinciales. L’esprit communal est un grand élément d’ordre et de tranquillité publique. 2°)  L’établissement d’associations de toute nature, politiques, industrielles, commerciales, scientifiques ou littéraires, qui aident à former un substitut d’aristocratie.  On ne peut pas fonder de nouveau dans le monde une aristocratie, mais rien n’empêche d’y constituer, par des associations de simples citoyens, des êtres très opulents, très influents, très forts, en un mot des personnes  aristocratiques. 3°) Enfin et surtout les qualités morales, le sens des responsabilités, la passion du bien public (comme Montesquieu croit au primat de la morale sur la politique).

[7] « L’égalité donne naturellement aux hommes le goût des institutions libre », écrit Tocqueville.

[8] Si l’on voulait opposer les sociétés aristocratiques et les sociétés démocratiques, on pourrait ramener toutes les différences à une seule : les premières sont des sociétés où les rapports sociaux sont essentiellement  définis dans et par le temps tandis que les  secondes sont des sociétés où les rapports sociaux sont des rapports spatiaux, très exactement des rapports de proximité, des relations de voisinage. Les sociétés démocratiques n’ont pas de passé au sens où les individus qui les forment ne s’identifient pas aux ancêtres ; elles n’ont pas non plus d’avenir au sens où les familles ne voient pas dans leur ascendance et dans leur descendance une continuité qui les inscrit dans une tradition.

[9] Tocqueville a eu l’intelligence de constater que la transition entre la féodalité et la démocratie nécessite une centralisation très  forte de l’Etat.

[10] Il pense que l’on peut, contre toute loi  injuste, en appeler à la souveraineté du peuple et à la souveraineté du genre humain (de la démocratie en Amérique, T. I. 2ème chap. VII)


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