Latest News

Introduction à la Science Politique


Tronc commun : filière de la licence dans les études fondamentales en Droit

Introduction à la Science Politique

Semestre I Professeur Hassan DANANE

AnnéeUniversitaire2022-2023

Introduction générale

Ce cours d’introduction à la science politique ambitionne de fournir aux étudiants du S1 un aperçu relativement simplifié d’état des lieux de la science politique. Il fait une présentation et une discussion des principales notions et approches théoriques, ainsi que des méthodes, postures et obstacles auxquels se heurte toute investigation scientifique. Il se veut une initiation aux conditions et aux modalités de production des connaissances scientifiques sur les objets politiques. Nous envisageons d’y présenter les différents objets abordés par la science politique, de clarifier les concepts structurants du politique et de la politique, de définir les approches, les modèles, les courants, les théories ainsi que les écueils à éviter ; les méthodes à appliquer à toute démarche scientifique rigoureuse. L’approche scientifique se substitue dans cette perspective à la connaissance spontanée, forcément trompeuse dans ces conclusions et évidences illusoires. La familiarité avec l’objet politique qui occupe quotidiennement les médias et les conversations peut constituer un obstacle à la vérité et aux savoirs à obtenir à la faveur d’un questionnement fécond et d’une investigation rigoureuse. Ces connaissances profanes conduisent à l’impossibilité de saisir un « réel » qui ne se livre pas aux perceptions spontanées, intuitions immédiates et convictions premières. Il convient donc de sortir des usages familiers, communs, ordinaires, vulgaires du mot politique. Car, « Le propre de l’erreur est qu’elle ne se connaît pas comme telle. » (Descartes) et « ne pas corriger une erreur c’est en précipiter une autre » (J. Derrida). Nous essayons donc d’apporter, dans le présent cours, des réponses aux multiples interrogations relatives à la science politique et aux objets politiques, pour notamment éviter de se contenter des explications hâtives et trompeuses relevant souvent du sens commun.

Comment établir la différence entre ces savoirs spontanés et plus ou moins partagés et les résultats des recherches menées par les politistes sur les objets politiques ?

La science politique a développé des outils d’enquête et d’analyse, donc des méthodes1, que le présent cours se propose de présenter de manière claire et synthétique. Ces outils se présentent comme une contribution à l’éclairage des phénomènes politiques contemporains. L’approche consistera donc à associer la théorie et l’empirie en mobilisant conjointement des outils analytiques abstraits et des éléments empiriques tirés de l’observation des faits.


L’objectif de ce module d’introduction à la science politique est donc de fournir, à travers 5 chapitres, les clés qui facilitent la compréhension des faits et phénomènes politiques, en passant notamment par la définition des notions fondamentales, la clarification des concepts, la présentation des théories explicatives relatives au fonctionnement de l’État, ainsi que les problématiques, logiques et dynamiques propres au pouvoir, aux acteurs et aux systèmes politiques, à la légitimité, à la participation politique, à la démocratie, etc.

Il convient toutefois de préciser que la science politique n’est pas un enseignement ayant la prétention de préparer les étudiants à poursuivre une carrière dans la politique. L’engagement politique et le militantisme partisan relèvent d’un choix personnel qui ne s’enseigne pas à l’université. Nombre de militants politiques ayant choisi d’adhérer volontairement aux partis politiques n’ont jamais été à l’école. La vocation de l’homme politique obéit à des logiques qui ne sont pas toujours compatibles avec celle de l’homme de science et de vérité. Nous y reviendrons avec Max Weber (Le savant et le politique).

Ce cours met la focale, dans le premier chapitre, intitulé « L’Edification historique de la science politique » sur la question de l’ancienneté de la réflexion sur les faits et phénomènes politiques avant la consécration académique de la science qui s’est constituée autour de l’objet ainsi que des questions liées à son autonomie et à son rayonnement.

Le second chapitre intitulé « La science politique comme discipline scientifique », clarifie, pour éviter toute confusion, ce qu’est la science politique ; la question de sa scientificité, ses objets, son intérêt ; il s’intéresse, également, aux méthodes, postures et pistes qui s’offrent à l’analyse politique en dépit des obstacles et difficultés de terrain.

Le chapitre III qui a pour titre : « Régimes et systèmes politiques », sera consacré à l’examen notamment de la nature des régimes et systèmes politiques à travers les conceptions classiques de la démocratie, les théories alternatives de la démocratie et l’analyse des régimes totalitaires et autoritaires.

Le chapitre IV qui s’intitule : « Les acteurs politiques » s’interrogera sur les caractéristiques, le rôle et les modalités de fonctionnement des différents acteurs de la vie politique que sont principalement les partis politiques, les groupes de pression, les médias et les élites.

Le chapitre V aborde enfin les notions de culture et de socialisation politique pour mieux restituer les instances et mécanismes d’inculcation et de reproduction des valeurs, des représentations et des apprentissages primaires et secondaires qui ne sont pas pour autant figés.

Chapitre 1. L’Edification historique de la science politique

Section 1 : La Grèce Antique : Des Fondements historiques de la science politique Section 2 : Rome et la pensée politique

Section 3 : La Pensée politique au Moyen Age

Chapitre 2. La science politique comme discipline scientifique

Section 1 : Définition de la science politique Section 2 : L’objet de la science politique

Chapitre 3. Les Méthodes de la science politique

Section 1 : Les fondamentaux ontologiques et épistémologiques de la recherche en sciences sociales

Section 2 : Les grands paradigmes théoriques Section 3 : La question méthodologique

Chapitre 4. Régimes et systèmes politiques

Section 1 : Les conceptions classiques de la démocratie Section 2 : Les théories alternatives de la démocratie Section 3 : Les régimes totalitaires et autoritaires

Chapitre 5. Les acteurs politiques

Section 1 : Les partis politiques

Section 2 : Les groupes d’intérêts, les médias et les élites

Chapitre 6. Culture et socialisation politique

Section 1 : Culture politique Section 2 : La Civic culture

Section 3 : La socialisation politique

Chapitre 1 : L’Édification historique de la science politique

Il faut dire que si la science politique est une discipline scientifique nouvelle, il n’en demeure pas moins que l’étude des phénomènes politiques est assez ancienne. Elle a commencé à partir du moment où les hommes se sont intéressés à la compréhension des phénomènes politiques, liés à leur vie en communautés organisées et hiérarchisées, ainsi qu’aux rapports de force et de domination qui résultent de leur interactions permanentes.

De là, on peut affirmer que les grecs anciens en sont les créateurs, avec notamment La République de Platon et La Politique d’Aristote. Cette discipline a également connu un certain développement dans la Rome antique, spécialement grâce à La théorie de l’anacyclosis de Polybe.

En revanche, durant le Moyen Âge, la science politique a cédé la place à la théologie, jusqu’à ce que Nicolas Machiavel, Alexis de Tocqueville, Montesquieu, John Lock, Jean Jacques Rousseau, Jhon Stuart Mill, restaurent ce champ de recherche à travers leurs écrits qui traite essentiellement des sujets tels que l’Etat, le pouvoir politique, ainsi les des individus et les institutions qui s’en chargent.

Néanmoins, avant le XXe s., la « science politique » a toujours consisté en une pensée politique, en une pensée des idées et de l’organisation politiques, davantage qu’en une véritable science, c’est-à- dire davantage qu’en un ensemble de travaux objectifs et empiriques à vocation descriptive et explicative. Avant cette date, la science politique faisait partie de la philosophie politique.

Du coup, la connaissance scientifique produite durant des siècles était davantage axée sur ce que doit être le régime politique et sur le mode de gouvernement, au lieu d’être axé sur leur réalité telle qu’elle est.

Cette vision finaliste et moralisante de la politique avait longtemps entravé toute évolution de la connaissance politique vers une science politique basée sur la neutralité axiologique de l’expérimentation et de l’observation et autonome de la religion, de la philosophie et de la morale. En fait, cela ne lui était possible qu’avec l’avènement de la sociologie positiviste d’Auguste compte (1798–1857) et d’Emile Durkheim (1858 – 1917) à la fin du 19eme siècle, ainsi qu’avec le développement de la sociologie cognitive (compréhensive ou sociologie de la connaissance) dont Max Weber (1864-1920), Alfrède Schutz (1899-1959) sont les pionniers au début du XXème siècle.

Section 1 : La Grèce Antique : Des Fondements historiques de la science politique

La Grèce antique est largement à l’origine de ce que nous appelons la politique c’est-à-dire un espace commun de la décision collective. À partir du Ve siècle avant J-C, les grecs développent l’idée que la politique ne relève pas seulement de l’action mais aussi du savoir, de la réflexion qui prend le nom de philosophie. À l’origine, ce fut surtout la philosophie, qui alimentèrent la réflexion sur la politique.

Les penseurs classiques nous lèguent ainsi une réflexion politique considérable centrée sur la question du meilleur régime. Dès ce stade, les approches diffèrent nettement.

  1. Platon

L’œuvre de Platon (427-346) constitue la première tentative d’une réflexion systématique sur le pouvoir politique. Ce thème constitue l’objet central de trois exposés, écrits par le philosophe à l’âge de la maturité : La République, Le Politique et Les Lois. Il est aussi un observateur attentif de la démocratie athénienne. Il assiste à l’effondrement de celle-ci suite à la guerre du Péloponnèse (404), à sa restauration, puis à sa lente dégradation tout au long du IV s.

Issu d’une illustre famille aristocratique, Platon éprouve une franche hostilité à l’égard du régime démocratique et, pour cette raison, ne se voit confier aucune responsabilité dans la cité. Les écrits politiques platoniciens ne visent pas, en effet, à influer concrètement sur la confection des lois athéniennes. Ils prennent place dans une réflexion générale sur les conditions idéales de réalisation du bien, de la morale et de la vérité2.

1.    La Cité idéale platonicienne : L’Aristocratique comme meilleur régime de gouvernement

Dans La République, Platon entreprend pour la première fois de définir les traits d’une Cité idéale. Son objectif n’est pas de réformer la démocratie athénienne. Il est seulement d’exposer les fondements d’une société imaginaire où régnerait la justice.. L’ouvrage est divisé en dix « livres » retraçant des dialogues imaginaires entre philosophes. Socrate en est le principal animateur. Il y incarne la sagesse et le savoir. C’est par sa bouche que Platon livre une description détaillée de la Cité parfaite


(II-VI) qui finit par une réflexion sur l’éducation et les qualités personnelles des gouvernants (VII)3.

Conformément à sa vision de la justice, Platon est convaincu que l’organisation sociale idéale doit chercher à répartir les charges et les pouvoirs en fonction des capacités de chacun. Il imagine pour cela une Cité fortement hiérarchisée. Elle serait divisée en trois groupes distincts, chacun étant chargé d’une fonction bien déterminée. Il apparaît normal à Platon de confier le gouvernement aux citoyens les plus vertueux, les « gardiens », qui possèdent à la fois la connaissance et l’aptitude au commandement. Rigoureusement sélectionnés à la suite d’un long apprentissage, ils constituent l’élite des « meilleurs

» (aristoï). Ils se consacrent exclusivement au bien de la collectivité4.

Afin d’écarter toutes les ambitions personnelles, les gardiens vivent en communauté et ne possèdent aucun bien personnel. Dépouillés de toute richesse, ils ne courent ainsi pas le risque d’être corrompus. Ils n’ont de surcroît pas droit à une vie de famille : ils peuvent certes se marier entre eux, mais leurs enfants sont élevés à part dans le cadre de la cité. Privés des responsabilités familiales, ils ont pour seul objectif le bonheur de tous (Gouvernement des philosophes).

Les gardiens sont assistés par des « gardiens auxiliaires ». Ils forment une classe de guerriers. Bénéficiant d’un entraînement physique intense, ils se consacrent entièrement à la défense de la Cité contre les agressions extérieures.

Enfin, la classe la plus nombreuse, le peuple, est composée des paysans, des marins, des artisans et des commerçants. Exerçant exclusivement des fonctions économiques, ils peuvent concentrer toutes les richesses car, ne disposant d’aucun pouvoir, ils ne pourront les mettre à profit pour pervertir la société5. Pour Platon, la cité parfaite est une société aristocratique dans laquelle les meilleurs, les plus vertueux, ceux qui accèdent à la raison, commandent les êtres guidés par les émotions et les désirs. Fortement hiérarchisée, cette Cité ne risque pas toutefois de se corrompre dans la mesure où la minorité des gouvernants est censée renoncer à tous les avantages individuels et se consacrer entièrement au bien des autres6.

  • La Typologie des gouvernements

La pensée politique de Platon ne se limite pas à la présentation de la cité idéale. Observateur du déclin des institutions athéniennes (défaite contre Sparte, procès de Socrate, tensions entre riches et pauvres, corruption des élites, instabilité de la loi), Platon a également jeté dans ses œuvres un regard critique sur l’organisation du pouvoir. Profondément pessimiste, convaincu de la décadence des cités, il a été le premier à tenter de dresser une typologie des formes de gouvernement et d’en condamner les expressions les plus dégradées, avant d’évoluer vers une approche plus réaliste de la politique.

Dès La République, Platon soutient l’hypothèse d’une dégénérescence continue du modèle de la Cité grecque.

La Première constitution, la timocratie est un régime fondé sur l’honneur : ceux qui gouvernent bénéficient d’une grande estime et d’une dignité exemplaire aux yeux du plus grand nombre. Inscrite dans une société hiérarchisée, divisée en trois castes (guerriers, prêtres, producteurs), elle constitue déjà une forme imparfaite de gouvernement dans la mesure où la connaissance philosophique n’y inspire pas les décisions politiques. La description de la timocratie correspond en fait assez précisément aux constitutions des Cités de Sparte et de la Crète que Platon admirait pour leur stabilité7.

Comme la timocratie, l’oligarchie est un gouvernement du petit nombre. Mais à la légitimité de la vertu s’est substituée celle de la richesse. C’est le gouvernement où « les riches commandent, et le pauvre ne participe point au pouvoir », nous dit Platon. La passion pour le gain devient le fait marquant. L’accès aux charges publiques, n’est ouvert qu’à ceux qui ont la fortune. Ceux qui sont aux commandes, ne sont pas forcément les meilleurs. Autre défaut de l’oligarchie qui concourt à la ruine de la Cité est, d’après Platon, le fait que ses gouvernants mélangent charge publiques et affairisme (agriculture, commerce). La hiérarchie n’est plus fondée sur la considération portée aux chefs, mais sur la fortune. L’oligarchie est, aux yeux de Platon, doublement dangereuse.

Dans un tel régime, les pauvres, subissant un pouvoir qui les ignore, ne peuvent à terme que se révolter et exiger une constitution qu’ils contrôlent. C’est dans ce contexte de crise du régime oligarchique qu’est née la démocratie.

Pour Platon si les institutions démocratiques posent le principe d’une large participation, elles sont loin d’être le régime de tous. Elles sont bien plus le régime des miséreux contre les classes fortunées. Elles sont incapables, pour cette raison, de maintenir l’unité et la paix dans la cité. Ensuite, la démocratie ne peut que déboucher sur l’injustice, car en recherchant l’égalité de tous et la liberté de chacun, elle ne respecte pas la nécessaire spécialisation des individus et des groupes.

Enfin, le principal tort de la constitution démocratique résulte de son mode de sélection des dirigeants

: le tirage au sort. Celui-ci promeut l’incompétence. Au total, le gouvernement du peuple est pour Platon un régime décadent. Derrière les apparences trompeuses de l’égalité, il soumet la politique à l’appréciation aveugle d’une masse de citoyens incultes, esclaves de leurs passions et de leurs intérêts immédiats.8

La dégradation naturelle du régime démocratique conduit à la tyrannie.

Incapable de se gouverner par l’ecclesia, (L’Ecclésia ou ekklesia en grec ancien est l’Assemblée du peuple citoyen dans de nombreuses polis antiques et notamment dans la cité d’Athènes) soumis au désordre lié à la dispute et à la corruption qu’entraîne l’achat des votes, le peuple se cherche inévitablement des chefs capables de restaurer l’ordre et la stabilité. Ainsi, en se donnant un protecteur, la masse contribue elle-même à son propre asservissement : un seul homme y gouverne à sa guise, au gré de ses caprices, niant délibérément tous les principes et les règles commandées par la sagesse et la vertu. Si elle bénéficie initialement du soutien populaire, la tyrannie se mue rapidement en un despotisme où la violence est érigée en instrument de gouvernement. Le peuple, qui croyait retrouver sa liberté, devient esclave du maître qu’il s’est donné.

Au total, dans le schéma platonicien, la succession des constitutions prend la forme d’un processus lent et continu de déclin9.

II-            Aristote

L’œuvre d’Aristote (v. 384-322) présente des innovations capitales par rapport à la philosophie platonicienne. Alors que cette dernière recourt encore volontiers à la contemplation et à la méditation, l’aristotélisme pose définitivement les principes de la pensée philosophique rationnelle. Sa démarche repose fondamentalement sur l’examen analytique, la démonstration logique et le raisonnement sociologique dans l’observation de la vie de la cité10.

L’approche d’Aristote se fonde non sur la contemplation comme chez Platon, ou la déduction comme chez Socrate, mais sur l’observation. L’approche positive11 commence avec Aristote.

La philosophie aristotélicienne adresse une critique sévère à l’idéalisme platonicien considéré comme trop éloigné des réalités humaines. Elle ne croit notamment pas à l’existence d’un monde immuable des « Idées » qui, comme le pense Platon, serait supérieur au « monde sensible » des hommes et de la nature. Elle est aussi une pensée « positive » (ou réaliste) dans la mesure où c’est par le biais de l’observation et de la comparaison qu’elle cherche à comprendre le monde, puis à identifier des solutions susceptibles d’améliorer la vie humaine.                              L’œuvre d’Aristote pose à cet égard les bases de la science politique. Mais elle est aussi une théorie normative  puisqu’elle cherche à

identifier les critères d’une vie sociale et politique moralement acceptable12.

Il faudra revenir à un passage dans « La Métaphysique » d’Aristote pour comprendre son approche qu’on pourrait appeler : «l’intelligence du réel ». Son souci est de chercher les causes premières de toute chose. A cela il s’oppose aux « théologues » qu’on pourrait assimiler de nos jours aux idéologues « soucieux, dit Aristote, de ce qui pouvait entrainer leur propre convictions ».

Nous sommes dans une approche nouvelle où l’homme n’est pas le réceptacle d’une vérité révélée, C’est dans cet esprit qu’il faut lire « L’Ethique à Nicomaque ». Ouvrage fondamental qui prépare à celui ardu, mais fondateur de la science politique « la Politique ».

Ethique et politique sont liés chez Aristote, il ne peut concevoir de politique sans éthique. C’est d’ailleurs pour cela qu’il était dit que « l’Ethique à Nicomaque » est le prélude au « Politique ». A la fin du premier chapitre consacré à la justice, le bonheur, l’amitié, la tempérance, il se pose la question sur les règles générales qui devraient présider à l’éducation des gouvernants comme des gouvernés.

  1. L’Homme est un animal politique

Dans « la Politique », Aristote dresse une typologie des Constitutions. Il ne faut comprendre pas par Constitution, le simple fait d’un texte régentant les rapports entre différents détenteurs du Pouvoir, mais plutôt une forme de gouvernement.

A la base de la réflexion d’Aristote, il y a la Cité, Polis, qui est le couronnement normal et naturel de l’homme. Elle est naturelle car elle est le prolongement nécessaire des autres communautés primordiales, la famille et le village. À la façon d’organes séparés de leur corps, les familles ne peuvent se suffire à elles-mêmes, pas plus que les villages. Ces groupements naturels sont certes des lieux essentiels à la vie sociale. Ils ne s’épanouissent néanmoins pleinement que dans le cadre de la cité, seule communauté à disposer d’une véritable autonomie (autarkeia). À ce titre, Aristote refuse de voir dans la Polis le résultat d’une association volontaire. On retient la fameuse expression d’Aristote, l’homme est un animal politique, zoon politocon, pas dans le sens qu’on voudrait lui donner aujourd’hui, mais comme un être qui ne peut s’épanouir que dans la communauté. Cette propension naturelle de l’Homme de vivre en communauté est conditionnée par une considération éthique, la recherche du bien. L’homme ne peut se satisfaire par le simple fait de vivre en société. Il doit dans cette entreprise chercher le bien. La politique chez Aristote est une activité morale13.

2-    Typologie des Gouvernements

Dans la typologie des Constitutions, qui nous intéresse, ici, Aristote, se fait politologue. Il part de l’analyse des régimes politiques, leurs dérives, et leur thérapie. La bonne santé d’une Constitution se mesure par sa conformité à l’intérêt général, sa pathologie ou sa dérive, quand l’intérêt d’un individu ou d’une caste se supplée à l’intérêt de la communauté.

Le critère de typologie adopté chez Aristote est le nombre des détenteurs du Pouvoir14. Quand c’est une seule personne qui détient le Pouvoir, il s’agit de Monarchie, si elle est exercée dans l’intérêt de la communauté, c’est alors, la Royauté, si elle est pervertie pour l’intérêt d’une seule personne, elle devient tyrannie.

Si le Pouvoir est détenu par une minorité dans le sens du bien de la communauté, alors le régime est appelé aristocratie, s’il est perverti dans l’intérêt d’une minorité de riche, il devient oligarchie. Quand le pouvoir est détenu par le grand nombre, au profit de l’intérêt général, il est appelé politie ou démocratie modérée, si par contre, le pouvoir est exercé par les pauvres au bénéfice des pauvres seulement, il devient démocratie extrême, qui est autant mauvaise que la tyrannie ou l’oligarchie15.

3-    L’invention de la méthode comparative

Aristote accorde un intérêt majeur à la comparaison des constitutions. Il obtient de cette manière toute une variété de modèles politiques. Il pose ainsi implicitement les bases d’une méthode comparative qui, aujourd’hui, est au centre de la démarche en sciences sociales. À l’aide des nombreux critères mis en balance, il établit en effet une analyse combinatoire des constitutions particulièrement fine. Il ne cessera de collecter, tout au long de sa vie, des informations sur l’organisation concrète des sociétés de son époque. On lui prête notamment la réalisation d’un monumental recueil sur 158 constitutions. Grâce à cette lecture croisée des sociétés, il est peut-être considéré, à cet égard, comme l’un des fondateurs de la science politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui, suivant une démarche empirique fondée sur l’observation et la comparaison.

Section 2 : Rome et la pensée politique

I-                  Polybe : De la constitution équilibrée à la dégradation des régimes 1- La république ou la constitution équilibrée

15 Ibid, pp.94-95.

Si Rome avait la prééminence militaire, elle plia sur le plan des idées au rayonnement grec. Il est vrai que Rome a enrichi ce patrimoine, par la pratique de la chose publique (Res Publica) et par un dispositif juridique qui a inspiré les réformateurs de la Renaissance et les philosophes des Lumières. On a choisi de nous pencher sur une réflexion qui a opéré une synthèse des différentes formes analysées par Aristote. Le maître de cette réflexion aura influencé Montesquieu dans sa célèbre thèse de la séparation des pouvoirs16. Il s’agit de Polybe.

Ce Grec romanisé, né vers 200 A.C. est convaincu que l’on ne peut expliquer la grandeur d’une civilisation en retraçant simplement les exploits de ses grands personnages, il fait le choix, pour justifier la supériorité de Rome, de décrire minutieusement le fonctionnement de la République. Il parvient ainsi à combiner adroitement l’étude comparée des « constitutions » dont Aristote a été l’initiateur avec la réflexion sur la décadence historique inspirée de Platon17.

A cet égard, il expliquait la supériorité de Rome dans sa Constitution qui était la synthèse de toutes les formes analysées par Aristote. Polybe présente la République romaine comme un régime original tirant sa puissance exceptionnelle du subtil équilibre édifié entre ses institutions. Reprenant la typologie classique des constitutions (monarchie, aristocratie, démocratie), il montre que la République a su réaliser une combinaison vertueuse des différentes constitutions : le pouvoir des deux consuls romains renvoie au modèle de la monarchie, celui du sénat à l’aristocratie et la représentation politique accordée au populus romanus à la démocratie. Ainsi, le meilleur régime est pour Polybe celui qui parvient à assurer l’équilibre des différents pouvoirs de façon à ce que chacun ait besoin du soutien des autres et qu’aucun ne puisse imposer seul sa volonté. Là est la condition pour que la constitution ne dégénère pas vers l’omnipotence d’un pouvoir et pour que la concorde soit maintenue entre les plus riches et les plus démunis. On le voit, les Histoires de Polybe réactualisent l’idée grecque de la « constitution mixte

16 Deux auteurs sont à l’origine de l’expression théorique du principe de séparation des pouvoirs : l’Anglais John Locke et le Français Montesquieu. Le premier a formulé sa conception dans l’Essai sur le gouvernement civil paru en 1690 ; le second dans l’Esprit des lois paru en 1748. Pour Montesquieu, qui a développé la pensée de John Locke.

Le principe développé par Montesquieu est simple : lorsque les pouvoirs de l’Etat sont concentrés entre les mains d’une seule personne ou d’une même institution, la liberté des individus est menacée, parce que « c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Par conséquent, pour préserver cette liberté contre le despotisme naturel du pouvoir, il faut lui fixer des limites. C’est au sein même du pouvoir politique que Montesquieu détermine les éléments d’un contre-pouvoir : « … Il faut, par la disposition des choses, que le pouvoir arrête le pouvoir. ». C.à.d. il existe trois pouvoirs séparés le législatif qui fait les lois, l’exécutif qui les applique de manière générale et le judiciaire qui les applique de manière particulière. Chacun de ses trois pouvoirs doit être confié à un organe distinct et indépendant des deux autres.

17 Nemo, Ph. (2007), Histoires des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Age, op.cit., p.427.

» : la vertu du modèle romain réside dans l’harmonie qu’il parvient à réaliser entre des pouvoirs dissemblables mais nécessairement solidaires. C’est lui qui permet d’expliquer l’exceptionnelle force de Rome, bien avant les exploits réalisés par ses armées18.

2-    La théorie de l’anacyclosis

Le régime républicain est gage de stabilité et de puissance. Mais il ne parvient pas, selon Polybe, à se reproduire naturellement. Un processus de dégénérescence est présent dans toutes les formes de gouvernement. S’inspirant de la philosophie de l’histoire platonicienne, il élabore la théorie dite de l’anacyclosis. Celle-ci rapporte la décadence des constitutions à une succession de cycles historiques. La forme brute, élémentaire, du pouvoir est la Monarchie approuvée par les gouvernés et réglée par la justice. Mais celle-ci ne peut que dégénérer en Tyrannie dès lors que le roi profite de son pouvoir pour se livrer à combler ses désirs personnels. La tyrannie est alors renversée par les meilleurs citoyens qui fondent une Aristocratie vertueuse, mais qui ne peut que se détériorer par la corruption des dirigeants et leur désintérêt pour la justice commune. La vie politique se dégrade à nouveau et sombre dans l’Oligarchie où tous les abus profitent à la minorité gouvernante. Le peuple, soumis et opprimé, est alors incité à prendre le pouvoir et fonder une Démocratie soucieuse d’accorder à chacun des droits civiques. Mais le peuple n’est jamais raisonnable et les passions de la foule l’emportent vite sur les droits formels. Le régime sombre alors dans une Ochlocratie, qui n’est autre chose que le règne de la populace. Celle-ci engendre le désordre et la violence. Pour rétablir la concorde, le peuple n’a dès lors d’autre choix que de se donner un monarque dont la vertu est exemplaire. Le cycle de décadence est alors parcouru. Il peut se reproduire à nouveau19.

Chez Polybe, la sagesse commande de sortir de ce cycle. Si la dégénérescence s’inscrit dans la logique des choses, ou dans l’évolution des systèmes, il est possible d’y échapper par une thérapie appropriée qui est justement le système mixte. Il faut savoir mélanger les éléments royaux, aristocratiques et démocratiques, de façon à combiner le pouvoir d’un seul, celui de plusieurs et celui du grand nombre, car s’est ainsi qu’on peut échapper aux « germes funestes » que contient tout système, pour un système équilibré en mesurde d’assurer la stabilité, à l’image de la République romaine.

18 Nay, O. (2016), Histoire des idées politiques, la pensée politique occidentale de l’Antiquité à nos jours, op.cit., p.114.

19 Ibid, p.114.

D’autres auteurs de moindre importance vont prolonger cette démarche en particulier sous la République romaine (Cicéron…). Cependant cette forme de raisonnement et de réflexion va disparaître après la chute de Rome.

Section 3 : La Pensée politique au Moyen Age

La période du Moyen Âge, qui s’étend de la fin du V s. (dislocation de l’Empire romain d’Occident) au XIV s. (apparition des premières formes de l’État moderne), a pendant longtemps été perçue comme une phase de déclin civilisationnel. Au début du XX s., les historiens considéraient encore l’ensemble de la période comme un âge sombre miné par la violence, les guerres, les invasions barbares, les superstitions et le dogmatisme religieux. L’histoire médiévale contemporaine a permis de relativiser ce jugement. De nombreux auteurs ont montré qu’il était réducteur de considérer le Moyen Âge comme une longue parenthèse entre les sociétés civiques de l’Antiquité et les États modernes, et sur le plan des idées, comme un vaste désert intellectuel entre deux périodes de très grande activité culturelle.

Sur le plan des idées, le Moyen Âge est marqué en tout premier lieu par l’expansion extraordinaire de la religion chrétienne. Dans la phase historique de « christianisation » de l’Occident (VI -XI s.), le politique perd progressivement son autonomie et ne se définit qu’en rapport avec la religion.

À la fin du XI s., la société médiévale entre dans une période de renouveau intellectuel et moral sans précédent, marquée par la redécouverte de la philosophie et l’essor de la pensée juridique, nouveaux défis posés à la théologie. Durant cette période d’intense renouvellement, savants et clercs découvrent de nouveaux savoirs qui leur permettent de réinterroger la conception chrétienne de l’univers, tantôt pour l’enrichir, tantôt pour l’amender. Ainsi, en moins de deux siècles, la théologie n’apparaît plus comme la source unique et incontestable de la réflexion sur l’homme et la société. Elle doit compter désormais avec des savoirs « profanes » (le droit, la philosophie, les arts libéraux) qui imposent des idées nouvelles et des formes de raisonnement plus rationnelles. C’est dans ce contexte général de transformation de la pensée que l’on peut comprendre l’essor des premières doctrines politiques qui mettront à mal l’interprétation chrétienne de la justice et du pouvoir20.

20 Nemo., Ph. (2007), Histoires des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Age, op.cit., pp.843-1013.

Les œuvres des penseurs grecs sur la politique sont perdues et il faudra attendre le XIIIe siècle pour qu’on les redécouvre grâce à la civilisation arabe (Thomas d’Aquin…). Ce sera le point de départ d’une Renaissance de la pensée politique.

À partir de la Renaissance, les penseurs modernes se séparent de cette chape de plomb éthique et largement théologique surplombant le politique. Des auteurs comme Nicolas Machiavel (1469-1527) vont réaliser une véritable révolution en affirmant que la politique est indépendante de la morale et de la religion et qu’elle doit être analysée en elle-même. La réflexion devient essentiellement logique, qu’elle emprunte la voie réaliste comme chez Machiavel ou la voie idéaliste comme chez Kant. Cela signifie que la réflexion politique peut être menée selon deux voies différentes :

  • la première se centre sur les conditions logiques de fonctionnement d’une société ; elle interroge les « conditions de possibilité » d’une notion (la démocratie, l’État, la représentation…) comme le dit Kant. À ce premier courant, nous devons de grandes réalisations comme les notions d’État, de droits de l’homme, de libertés, de représentation, d’individu…
  • la seconde voie renonce au devoir-être pour interroger ce qui est. Dans la droite ligne du réalisme de Machiavel, de l’empirisme de Hume prolongé par la philosophie écossaise, ce courant introduit plusieurs catégories centrales de la pensée moderne comme celle de société civile, de l’opinion publique…

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la philosophie politique domine complètement la science politique. Elle continue d’être importante pendant le siècle suivant mais est de plus en plus marginalisée au profit d’autres disciplines.

S’agit-il d’un déclin inéluctable ?

Le déclin inéluctable de la philosophie politique ?

La seconde moitié du XIXe siècle est marquée par la prétention à l’instauration d’une science pure et parfaite à travers des courants théoriques comme le scientisme ou le positivisme. Cette revendication aujourd’hui relativisée continue de jouer un rôle important dans certaines approches des phénomènes politiques (par exemple, la théorie des jeux très en vogue aux États-Unis, la sociologie de Pierre Bourdieu en France…). Le père de la sociologie politique, Max Weber, qui lui-même consacra beaucoup au travail philosophique, traduisit cette revendication à l’objectivité scientifique en

formulant le principe de « neutralité axiologique » qui implique une certaine distance voire une indifférence à l’égard des valeurs.

Dès la seconde moitié du XIXe siècle et plus encore par la suite, on reproche donc à la philosophie politique d’être une réflexion trop subjective et de délaisser l’examen clinique des faits politiques et sociaux. Deux critiques majeures seront développées :

  • d’une part, la philosophie politique serait trop spéculative : elle serait donc une réflexion purement abstraite déconnectée de l’expérience empirique ;

•                     d’autre part, la philosophie politique serait trop prescriptive : elle se polariserait trop sur ce qui doit être en délaissant ce qui est. Elle verserait donc trop vers la querelle de doctrines où chacune légitime un certain ordre social et politique.

En réalité, ces critiques n’ont pas beaucoup de sens.

En effet, si le philosophe du politique n’est pas soumis au principe de la vérification expérimentale de ses énoncés, il ne réfléchit pas à vide mais s’appuie sur les résultats obtenus par les historiens, les sociologues. D’ailleurs, les sociologues ne peuvent interpréter le réel sans une conceptualisation souvent fournie par la philosophie. On ne conceptualise pas sans une certaine connaissance du réel mais on a aucune connaissance du réel sans une certaine conceptualisation.

En réalité, l’apport de la philosophie politique à la science politique est considérable ; il est même double :

  • D’un côté, la philosophie politique a permis d’acquérir les conditions de développement d’un savoir spécialisé sur la politique. On peut citer 3 conditions fondamentales nécessaires mais pas suffisantes :
  • la séparation de la politique et de la religion et plus largement de la morale : c’est un processus qui se met en place dès le XIIIe siècle et qui aboutit avec Nicolas Machiavel ;
  • la séparation de la politique et de l’économie : elle est acquise dès la fin du XVIIIe siècle et notamment avec Adam Smith.
  • la séparation de l’État et de la société civile qui est acquise avec Hegel dans la première moitié du XIXe siècle.
  • D’un autre côté, la philosophie politique contribue fortement à formuler les problèmes, à élaborer des hypothèses qui seront reprises par d’autres. Ces dernières décennies, on lui doit plusieurs percées majeures comme l’invention du concept de totalitarisme, des éclaircissements majeurs sur la démocratie, sur la nature du pouvoir, sur l’évolution du facteur religieux…

La philosophie politique est aujourd’hui peu prisée ; elle est souvent marginalisée en dépit de ces apports considérables. L’enjeu contemporain est de réconcilier sociologie et philosophie ce qui implique que ni l’une ni l’autre ne revendique une hégémonie.

En guise de conclusion, on peut dire que la première caractéristique de cette histoire, c’est l’ancienneté de la réflexion sur les phénomènes politiques. Toute l’histoire intellectuelle de l’Occident est, par exemple, jalonnée, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, par des œuvres qui sont consacrées à l’analyse des phénomènes politiques, depuis Platon et Aristote jusqu’à Tocqueville, en passant par Machiavel et Montesquieu, pour ne citer que quelques noms parmi les plus célèbres. Mais, si cette ancienneté de la réflexion politique est une des richesses de la discipline, c’est aussi un de ses handicaps, car les orientations de cette réflexion ont freiné le développement de la connaissance scientifique des phénomènes politiques. Et ceci, parce que la réflexion traditionnelle sur les réalités politiques a longtemps été une réflexion de type normatif, s’intéressant moins à ce qui est qu’à ce qui doit être. Or, le développement d’une approche scientifique suppose le renoncement à cette attitude normative au profit d’une attitude positive devant la réalité étudiée, c’est-à-dire une attitude écartant les jugements moraux pour s’en tenir à l’observation et à l’explication des faits. Ainsi, le premier handicap de la science politique a été la difficulté qui a été la sienne pour acquérir et affirmer son autonomie par rapport aux orientations normatives de la philosophie politique, et, aujourd’hui encore, les politologues sont souvent soupçonnés de dissimuler sous leurs analyses d’apparence scientifique des préférences idéologiques ou partisanes. De ce fait, si la réflexion sur les phénomènes politiques est ancienne, la science politique est au contraire une science jeune. En effet, même si certains aspects des œuvres des grands philosophes politiques comme Machiavel, Montesquieu ou Tocqueville annoncent, par la place qu’ils font à l’observation de la réalité, la perspective scientifique que l’on vient d’évoquer, il faut en fait attendre la fin du XIX* siècle pour voir la science politique se constituer en discipline autonome par rapport à la philosophie21. Cette évolution s’est alors produite essentiellement aux États-Unis, avec

21 Favre, P. (1985), « Histoire de la science politique » dans M. Grawitz et J. Leca, éd., Traité de Science Politique, Paris, PUF.

la création dans plusieurs universités de départements de science politique et avec la fondation en 1903 de l’Association américaine de science politique.

Chapitre 2. La Science politique comme discipline scientifique

Sans aller jusqu’à parler de « l’introuvable science politique », force est de constater que le spécialiste de l’étude des phénomènes politiques se heurte à beaucoup de questions lorsqu’il évoque autour de lui son activité. Les incompréhensions ne manquent pas, notamment lorsqu’il s’agit de définir la place de sa discipline dans le champ des diverses disciplines universitaires. Il faut d’ailleurs reconnaître qu’effectivement un certain nombre d’incertitudes et d’équivoques persistantes ne sont pas sans favoriser un tel état de choses. Les pages qui suivent sont issues du constat de cette situation et tentent d’y répondre de façon un peu systématique en prenant position sur un certain nombre de problèmes généraux qui restent plus ou moins controversés, et ce, avec le souci de s’adresser en priorité aux non- spécialistes qui éprouvent parfois un sentiment de perplexité devant le halo d’interrogations qui entourent encore la science politique.

Dans une première approche, la science politique peut être définie comme la discipline qui a pour objectif l’étude scientifique des phénomènes politiques. Cette définition est apparemment simple, mais, si on l’examine de plus près, on constate qu’elle est beaucoup moins claire qu’il n’y paraît et qu’elle soulève toute une série de questions. C’est ainsi que la première incertitude apparaît lorsqu’on s’interroge sur ce qu’est un phénomène politique. On s’aperçoit alors que le mot apparemment banal de politique n’a pas une signification aussi évidente qu’on pourrait le penser. Il suffit, par exemple, de faire varier l’article précédant le mot politique pour constater des glissements de sens qui révèlent la polysémie de ce terme. Ainsi se révèle une première incertitude qui concerne la définition de l’objet de la science politique.

En second lieu, le terme de « science » appliqué à la connaissance des phénomènes politiques est parfois contesté, si bien que c’est alors l’existence de la science politique en tant que discipline « scientifique » qui se trouve mise en question. Il faut dire que cette interrogation s’explique d’autant plus que le développement du discours scientifique sur les phénomènes politiques se heurte à un certain nombre d’obstacles et qu’un certain nombre de tentations menacent le spécialiste de science politique et sont susceptibles de compromettre le caractère scientifique de son travail.

Section1. Définition de la science politique

Malgré son caractère hautement polysémique (qui présente plusieurs sens et définitions), la science politique ne livre pleinement son contenu qu’à partir du moment où l’on arrive à préciser clairement ce qu’on entend par ses deux concepts constitutifs qui sont : la science et la politique.

Paragraphe 1. De la Question de scientificité en science politique

Lorsque l’on rapproche les termes de science et de politique, certains s’étonnent en pensant plus ou moins explicitement que tout ce que l’on peut dire de la politique ou du politique relève d’opinions éminemment subjectives et qu’à la rigueur, si l’on peut parler d’un art politique ou d’études politiques, on ne saurait envisager l’existence d’une science du politique. Cette objection du sens commun oblige à s’interroger sur le terme de science appliqué aux recherches concernant les phénomènes politiques. Cette réflexion sur la notion de science politique conduit à se demander ce qu’est une science, pour savoir si la définition que l’on peut en donner est applicable aux études concernant les phénomènes politiques.

I-       Définition de la science

Les définitions du concept de science sont d’ailleurs elles-mêmes assez variées. C’est ainsi que le classique Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande définit une science comme :

« Un ensemble de connaissances et de recherches ayant un degré suffisant de généralité et susceptibles d’amener les hommes qui s’y consacrent à des conclusions concordantes qui ne résultent ni de conventions arbitraires, ni des goûts et des intérêts individuels qui leur sont communs, mais de relations objectives qu’on découvre graduellement et que l’on confirme par des méthodes de vérification définies »22.

En s’inspirant de cette approche, tout en tenant compte d’un certain nombre d’autres réflexions épistémologiques, notamment sur le statut particulier des sciences humaines, on retiendra ici la définition suivante : « La Connaissance scientifique est une représentation causale et objective de la Réalité »23.

Avant de nous interroger sur les notions de causalité et d’objectivité, observons que définir la

22 Loubet del Bayle, J.-L. (1991). De la science politique. Politique, (20), 95–127. https://doi.org/10.7202/040700ar

23

connaissance scientifique comme « représentation causale et objective de la Réalité », soulève deux affirmations importantes :

Tout d’abord si la réalité peut être représentée c’est qu’elle existe avant toute représentation et indépendamment de toute représentation. On dit que la réalité existe en dehors de la connaissance qu’on en a. Ex : la planète Pluton n’a été découverte qu’à la fin du 19 siècle ; il est bien clair qu’elle existait avant de la découvrir.

Ensuite, si la connaissance scientifique est une représentation de cette réalité préexistante, elle n’est pas, et elle ne peut pas être cette réalité elle-même ; Althusser dit joliment « le concept de sucre n’est pas sucré ! » ; C’est pour cela qu’il existe des représentations de la réalité. Les mythes comme la science sont des représentations du monde ;

3-    Les Critères de la scientificité A- La causalité

Un des premiers aspects de la démarche scientifique se résume en effet dans la phrase suivante : « Tout fait à une cause » ; c.à.d. tout fait à des antécédents qui nous permettent de le comprendre et de le reproduire au moins dans nos pensées. Cela ne veut pas dire que toutes les causes soient scientifiques La causalité transcendante situe la cause du phénomène considéré en dehors du monde sensible ; ainsi le coronavirus est la manifestation de la colère du Dieu. La démarche scientifique refuse évidemment cette causalité.

La causalité pour être scientifique doit relier un phénomène réel à un autre phénomène réel de telle façon que cette liaison permette de comprendre l’action de la cause sur l’effet, de telle façon que l’on puisse, au moins en pensée, reproduire l’effet en partant de la cause.

B- L’objectivité

L’objectivité se conquière et se construit par décentrements successifs du sujet par rapport à un domaine de recherche délimité sur lequel l’accord des esprits est possible. Peut-on imaginer des conditions dans lesquelles le scientifique peut garder une position « neutre » à l’égard de son objet d’étude ?

Pour Durkheim, l’objectivité des faits sociaux est une condition essentielle à l’application des méthodes positives. La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux

comme des choses24. Cette règle implique deux exigences essentielles : Ecarter les prénotions considérées comme un obstacle (épistémologique) à la connaissance scientifique. Et définir de façon objective les phénomènes sociaux étudiés.

·         Ecarter les prénotions

Durkheim affirme que les prénotions constituent un voile qui s’interpose entre les phénomènes sociaux et le savant. Ce voile lui masque la réalité. Les images utilisées par lui (voile, masque, « sortes de fantômes qui nous défigurent le véritable aspect des choses ») expriment une conception négative qu’il se fait de la Connaissance Commune (CC)25. Les Sciences de la nature se sont développées en écartant les idées que les gens se font des phénomènes naturels. La physique, par exemple, a pour objet les corps tels qu’ils existent ; elle définit la chaleur par la dilatation des corps et non par l’impression que les gens ont du chaud. Un chercheur doit se débarrasser des prénotions afin de traiter des phénomènes tels qu’ils sont dans la réalité et non pas tels qu’ils sont représentés par les gens. Pour Durkheim, cette règle est une application du doute méthodologique de Descartes. Il faut que le chercheur « s’interdise l’emploi des notions qui se sont formées en dehors de la science et pour des besoins qui n’ont rien de scientifiques. » (Durkheim) Il doit se débarrasser des prénotions, « sortes de

24 Durkheim [l’idée et la chose] « Est chose, en effet, tout ce qui est donné, tout ce qui s’offre ou, plutôt, s’impose à l’observation. Traiter des phénomènes comme des choses, c’est les traiter en qualité de data qui constituent le point de départ de la science. Les phénomènes sociaux présentent incontestablement ce caractère (Durkheim, les règles de la méthode sociologique).

25 Les phénomènes sociaux sont l’objet de la connaissance commune (CC) (prénotions, préjugés, lieux communs, sens commun, bon sens…) avant qu’ils soient l’objet des sciences sociales.

Les traits de la CC :

  1. Accessibilité : La CC est accessible et ouverte à tous.
  2. Evidence : La CC présente la société comme un monde familier. Sa force est qu’elle est établie sur le mode de l’évidence, du naturel. Ceci apparaît souvent dans les propositions de bon sens, dans les adages, les proverbes, qui souvent résument la CC : « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un même panier ». Il faut cependant noter que l’évidence n’est pas un trait des phénomènes sociaux, mais un trait que la CC leur confère.
  3. Sens pratique : Selon E. Durkheim, les prénotions sont des représentations collectives, des idées schématiques et sommaires utilisées par les gens dans leur vie quotidienne. Elles ont pour fonction de mettre les actions sociales des gens en harmonie avec le monde qui les entoure. Elles sont formées par la pratique et pour elle.
  4. Absence de méthode : L’accès à la CC se fait sans méthode et de façon informelle. On peut comprendre, à cet égard, la différence entre la CC et la connaissance scientifique en les comparant avec deux types d’apprentissage de la langue. Dans le cas d’une langue étrangère, l’enseignant suit une démarche, un plan progressif selon les capacités de l’apprenant ; les règles de grammaire, la morphologie (formes des verbes par exemple), la syntaxe etc., sont explicitées. Par contre, l’apprentissage d’une langue maternelle, se fait sur le tas, sans méthode… Je n’ai pas besoin de connaître la grammaire de ma langue maternelle pour la parler. Inversement, un étranger peut avoir une maîtrise théorique de ma langue maternelle sans en avoir nécessairement une maîtrise pratique.

fantômes, qui nous défigurent le véritable aspect des choses et que nous prenons pourtant pour les choses elles-mêmes »

L’ignorance méthodique est un corollaire de la règle précédente (traiter les faits sociaux comme des choses). Selon ce principe, le chercheur doit faire comme s’il ignorait tout de l’objet étudié. Il doit avoir comme principe d’observation : « j’en sais encore rien ». Il doit faire table rase des idées qui risquent de déformer son approche de l’objet. L’ignorance méthodique doit impliquer une rupture avec la CC, avec la connaissance spontanée.

·         Les faits sociaux sont objectifs car ils sont extérieurs aux individus

L’objectivité des faits sociaux est affirmée en montrant que la société est une totalité irréductible à ses parties, c’est-à-dire qu’elle est indépendante des individus, qu’elle n’est pas la somme des individus qui la composent. Le fait social est un fait émergeant car il n’a pas pour fondement les individus. En montrant le primat de la société sur l’individu, Durkheim a essayé de démontrer le caractère naturel et objectif des phénomènes sociaux.

Les faits sociaux sont objectifs car ils sont extérieurs aux individus, et parce qu’ils sont extérieurs aux individus, ils peuvent être traités comme des choses. Des faits sociaux comme les normes, les habitudes, la langue, les croyances etc., existent en dehors des individus car ils leur préexistent et leur survivent.

Que signifie le fait d’éviter la formulation de jugements de valeur dans les résultats de recherche

?

La Neutralité axiologique est une posture méthodologique que le sociologue Max Weber a proposé dans « Le Savant et le politique », qui vise à ce que le chercheur prenne conscience de ses propres valeurs lors de son travail scientifique, afin de réduire le plus possibles les biais que ses propres jugements de valeur pourraient causer.

C- La réfutation dans la formation à la démarche scientifique

Le critère de démarcation entre science et non-science est établi par Popper au sens de « critère de scientificité d’une théorie ». Dans une première approche, il « réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester »26. Si selon Popper, une théorie n’a pas la possibilité d’être réfutée par des données empiriques, donc mise en échec par l’expérience, elle ne peut pas prétendre au statut de théorie scientifique.

Popper recherche un vrai critère de démarcation : la falsifiabilité, c’est-à-dire la possible réfutation par l’expérience d’un système de la science empirique. La falsifiabilité permettrait donc de démarquer la science des systèmes de pensée idéologiques ou philosophiques. Selon Popper, est non-falsifiable un système porteur de vérité. Jacques-Michel Béchet souligne le fait que Popper se situe sur un axe réfutabilité (ou falsifiabilité) – réfutation :

« La démarche poppérienne se présente selon une ligne temporelle qui commence invariablement par la réfutabilité puis se continue (éventuellement) par la réfutation. La réfutabilité est première chronologiquement par rapport à la réfutation puisqu’elle fonde la ‘vraie science’ constituée du corpus des énoncés scientifiques ; c’est seulement dans un deuxième temps que l’énoncé scientifique passe au crible de la réfutation » 27.

En d’autres termes, il faut que le système soit réfutable ou falsifiable28 pour faire partie du corpus de la science, et dans un second temps seulement, on regarde si on peut le réfuter actuellement. On peut de fait mettre en avant le fait que la falsifiabilité implique que la falsification soit réalisée dans certains cas, la limite concrète de la théorie venant d’un cas effectif où elle s’avère donner des résultats faux.

26 Popper Karl R., Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique (1963), traduction de Michelle-Irène et Marc B. de Launay, Payot, Genève, 2006, p.65.

27 Béchet Jacques-Michel, Le critère de démarcation de Karl R. Popper et son applicabilité, Thèse de l’Université Paul Valéry, Montpellier, 2013, p.126.

28 La science est une activité « falsifiable » : les théories que l’on croit les mieux assises ne sont, en réalité, que des hypothèses ou des conjectures qui seront un jour réfutées ou falsifiées par le jeu de nouvelles découvertes. En d’autres termes, une théorie n’est pas vraie en elle-même. Elle est estimée vraie à un moment donné par la majorité de la communauté scientifique. Mais cette croyance peut s’effondrer. La science est également, selon Popper, frappée par l’indétermination : L’univers n’est pas un univers clos, fini que l’on peut totalement maîtriser avec une certitude absolue ; il est, au contraire, un monde infini, ouvert mais aussi irrésolu, indéterminé.

Popper considère qu’une théorie demeure en place tant qu’on n’a pas pu l’infirmer dans le cadre de tests, ce n’est pas pour autant qu’elle reflète la vérité vraie, c’est qu’on n’a pas pu la réfuter. La relativisation de la réfutation à la réfutabilité des énoncés scientifiques est fondamentale.29.

Jacques-Michel Bechet conclut sur la réfutabilité de la manière suivante : « La réfutabilité est première chronologiquement par rapport à la réfutation puisqu’elle fonde la vraie science constituée du corpus des énoncés scientifiques ; c’est seulement dans un deuxième temps que l’énoncé scientifique passe au crible de la réfutation. La réfutabilité, en envisageant les relations logiques et techniques existant entre les énoncés de base avec la théorie, est aussi une étape qui prépare le passage à la pratique, et en ce sens on peut dire que la réfutabilité fonde la réfutation. Cet acte de fondement, s’il s’appuie sur la logique, est à la fois principiel et conventionnel et constitue, s’il en est, le point faible de l’épistémologie poppérienne »30.

Dans le même ordre d’idées, Thomas Kuhn, élève de Popper, affirme qu’à un moment donné de l’histoire, il existe toujours une théorie générale dominante que Kuhn appelle un « paradigme »31. Durant cette domination, l’activité scientifique est « normale » : le travail consiste à élargir la théorie jusqu’à rencontrer des insuffisances, des expériences contradictoires. L’accumulation de ces exceptions conduit à une phase de crise : celle-ci débute par une étape d’incertitude qui est très stimulante et engendre une phase créatrice ou l’on formule plusieurs théories générales alternatives. Il en ressort une révolution scientifique qui conduit à la victoire d’une théorie qui devient le nouveau paradigme.

29 Popper Karl R., Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance (1932), traduction française de Christian Bonnet, Paris, Hermann, 1999, p.409.

30 Ibid, p.126.

31 ÉPISTÉMOL. Conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d’explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée. (P. Jacob, L’Empirisme logique, Paris, éd. de Minuit, 1980, p.27).

Paragraphe 2. L’Androgynie et la polysémie du mot « politique »

Le mot « politique » vient du mot grec Polis, qui veut dire « Cité » et qu’on peut traduire par « communauté politique ». Donc la Cité renvoie à l’idée d’une unité sociale concrète. Ce concept juridique désigne l’ensemble des personnes qui jouissent de la condition de citoyen. La Polis est une notion forgée en référence au corps politique. L’État moderne défini comme « l’ensemble de relations organisées entre des personnes disposant d’un certain statut » est l’équivalent contemporain de la Polis. On parle de l’androgynie du mot « politique » du fait que c’est un mot qui peut être utilisé au masculin comme au féminin, mais aussi de la polysémie du mot « politique » en raison des multiples sens auxquels il renvoie.

I-     L’Androgynie du mot « politique » 1- Le politique

Le masculin, donc le politique, renvoie à la dimension la plus noble du politique : l’art de gouverner la Cité et d’organiser le vivre-ensemble ; parler du politique confère au mot une certaine noblesse, une grandeur, une certaine dimension essentielle indispensable à la vie de la collectivité32.

·        Le politique comme espace social de régulation du pouvoir

Le politique renvoie à l’idée d’un ordre indispensable qui permet aux hommes de vivre ensemble, et plus exactement de faire société. Il définit cet espace social dans lequel les individus choisissent de soumettre leurs conflits d’intérêts à la régulation d’un pouvoir qui détient le monopole de la coercition légitime33. En effet, de tout temps, les hommes ont réfléchi aux questions relatives au destin collectif du groupe : qui doit être le chef ? Qu’est-ce qui est bien pour le groupe ? Comment concilier destin individuel et projet collectif ? Quel est le fondement du droit d’ordonner et de celui de punir ? Comment et pourquoi choisir les gouvernants ? Ces questions et les solutions qui leur sont données sont politiques, car elles concernent la vie commune du groupe, la cité (qui se dit en grec polis, d’où le mot « politique »). À chacune de ces interrogations existent plusieurs réponses possibles34.

32 Janvier Onana, Initiation à la science politique, L’Harmattan, 2009, p. 17.

33 Michel Hastings, Aborder la science politique, Paris, Seuil, 1994, p. 4.

34 Jean-Claude Ricci, Histoire des idées politiques, 4e édition, Dalloz, 2018, p. 1.

·        Le politique comme moyen de neutralisation de la violence

L’institution du politique ne fait pas disparaître la réalité des possibilités de violence. Il serait illusoire de croire qu’avec elle, la violence disparaîtrait. La Cité reste malgré tout confrontée à des rivalités politiques, à des ambitions de conquêtes et d’exercice du pouvoir, à des divisions notamment du travail politique qui conduit à des volontés de domination auxquelles peuvent correspondre des refus de soumission pour ne pas accepter la domination à perpétuité.

« Dans une démocratie constitutionnelle, soucieuse des libertés publiques, il est d’usage d’affirmer que le pouvoir a le monopole de la violence légitime, autrement dit qu’il peut, et lui seul, faire usage de la force dans le cadre des lois existantes.

Pareille préemption de la violence par l’État est traditionnellement reconnue comme le moyen le plus sûr de pacifier les sociétés. Les individus n’ayant plus à se protéger les uns des autres, à prendre les devants pour neutraliser d’éventuels adversaires ou à chercher à se venger.

La présence physique de la force publique dans l’espace commun, les sanctions, la dissuasion ont ainsi permis une intériorisation des normes, dont l’effet a été de rendre de moins en moins nécessaire la visibilité de la puissance de l’État. Toutefois, lorsque des formes de malfaisance ne servent aucun intérêt défini, paraissent sans raison et semblent pouvoir s’exercer n’importe où et n’importe quand, la dissuasion reste sans effet. D’où la nécessité de neutraliser ces menaces par le recours à la violence légitime»35.

·        Le politique, garant de l’ordre politique et de la pacification des rapports sociaux

Le politique découle d’une volonté de pacification des rapports sociaux, et donc d’évitement de la barbarisation des rapports sociaux36. Cette conception de l’ordre politique moderne est comprise comme un idéal de rationalité et de fonctionnalité garant d’une véritable pacification des esprits et des corps. Olivier Ihl nous rappelle qu’en caractérisant l’État à travers sa capacité à revendiquer le « monopole de la contrainte physique légitime, Max Weber a établi l’affinité très forte entre la forclusion de la violence privée et l’avènement d’un mode de domination légale-rationnelle37, du fait notamment

35 Monique Canto-Sperber, « Pouvoir et information : la fin de l’innocence », in Jean Birnbaum (dir.), Où est le pouvoir ? Paris, Gallimard, 2016, pp. 148-149.

36 François Guizot, Des moyens de gouvernement, Paris, Belin, 1987, p. 19.

37 Le pouvoir à caractère rationnel, qui repose sur la croyance de tous les citoyens en la légalité (la conformité au Droit) des décisions et des ordres dictés par ses détenteurs. Dans ce cas, on parle d’un pouvoir institutionnalisé et légale, c’est à dire qui s’exerce en vertu de sa conformité avec les lois et les normes des institutions politiques. les détenteurs du pouvoirs

que l’État permet et prescrit cette violence légitime. Toutefois, les formes rebelles d’action politique rappellent la fragilité des mécanismes institutionnels et culturels censés pacifier l’espace public. Leur présence invite par là même la science politique à s’intéresser aux différentes modalités de gestion de la violence ».

Toutefois, l’ordre politique n’est pas incompatible avec la liberté du citoyen. Aux yeux de la philosophie, le phénomène humain se donne d’abord dans la vie politique. Le politique se présente comme l’ordre indispensable et essentiel à la liberté, à la prospérité, à l’intégrité et à la dignité de l’homme. En fonction des contextes, suivant les époques, les enjeux et défis, chaque société entreprend de construire l’ordre nécessaire à sa conservation. Quel citoyen construire, instruire et pour quelle société ?

2- La Politique

Le féminin « la politique » renvoie à la face obscure, machiavélique de la politique, des manœuvrés, manipulations et ambitions. Donc la part détestable de la politique. La politique est donc perçue comme un espace de conflits et de combats né de la volonté de conquérir et d’exercer le pouvoir ; un espace de divisions, un lieu de manœuvres, de ruses et de tactiques, qui explique en partie son image dévalorisée.

Le mot féminin (la politique) renvoie, donc, à un ensemble d’activités et à un espace spécifique de compétition pour la conquête et l’exercice du pouvoir : la vie politique. Max Weber définit ainsi la politique comme « l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influer sur la répartition du pouvoir, soit entre les États, soit entre les divers groupes à l’intérieur d’un même État. En gros, souligne-t-il, cette définition correspond à l’usage courant du terme » (Le savant et le politique, 1959). A cet égard, Pour Julien Freund : « Dire d’une chose qu’elle est politique, c’est dire

n’ont dans ce cas aucun rapport avec le lieu du pouvoir. Le lieu du pouvoir politique se trouve dans les institutions et non dans les personnes qui l’exercent. Le pouvoir à caractère traditionnel : qui repose sur la soumission des sujets à la sainteté et aux traditions sociologique et religieuses qui font de lui une chose sacrée et mystique qui inspire la peur et le respect de la part de ceux qui le subissent. L’obéissance des sujets à ceux qui détiennent le pouvoir est dictée par des règles sacrées transmises de génération en génération. Celui qui détient le pouvoir n’est pas un supérieur de ceux qui obéissent mais simplement un seigneur dont le pouvoir est personnel, et qui est entouré de serviteurs et de sujets. Le pouvoir à caractère charismatique : qui se base sur la soumission totale quasi sacrée au chef charismatique dont les vertus, la valeur, l’héroïsme et le courage dépasse ceux de ses semblables. L’obéissance des citoyens est garantie grâce aux qualités personnelles du chef et non à un quelconques ordre légale ou institutionnel. Le chef charismatique constitue de ce fait le lieu même du pouvoir politique. Il communique ses ordres et ses décisions à son peuple en dehors des institutions politiques, puisque ces dernières ne peuvent prétendre à aucune légitimité en dehors de sa personne. Ce type de pouvoir est souvent un pouvoir personnifié et personnalisé dans et par la personne du chef.

qu’elle est polémique. (…) Somme toute, ce n’est pas la lutte qui engendre la politique, mais au contraire, la politique porte en elle le conflit qui peut, dans les cas extrêmes, dégénérer en guerre »38.

II-              La Polysémie du mot « politique »

Le mot « politique » est un mot polysémique, c’est-à-dire qui renvoie à plusieurs sens. Le mot « politique » renvoie à plusieurs sens à la fois :

  • aux luttes pour la conquête du pouvoir (la compétition politique) ;
  • à l’exercice du pouvoir (la politique du gouvernement) ;
  • aux décisions et aux actes destinés à traduire et à mettre en œuvre les programmes gouvernementaux (les politiques publiques) ;
  • aux cadres intellectuels et institutionnels à l’intérieur desquels les uns et les autres se déploient (le régime politique) ;
  • aux interactions et échanges entre les acteurs constitutifs du système politique.

Le concept de « politique » se présente comme un « concept extraordinairement vaste embrassant toutes les espèces d’activité directive »48 ; un « caméléon conceptuel qui renvoie à une multitude de réalités39:

  • on parle ainsi de politique gouvernementale ;
  • de politique de communication des organisations ;
  • de politique de devises d’une banque ;
  • de politique d’un syndicat ;
  • de politique environnementale, commerciale, étrangère, etc.

L’adjectif « politique » est utilisé en référence à ce qui a un caractère politique : communication, discours, réunion, débat, meeting, arrestation, procès, prisonnier.

L’adjectif « politique » est employé :

  • en référence à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans l’État : l’on identifie ainsi des institutions dites politiques, des partis politiques, des débats politiques, des discours politiques, etc. ;

38 Julien Freund, L’essence du politique, Paris, Dalloz, 2004.

39 Edgar Morin, Enseigner à vivre, Actes Sud, 2014.

  • on l’utilise aussi pour désigner le professionnel de la politique, celui qui exerce une fonction politique

: homme ou femme politique ;

  • on l’utilise enfin pour désigner les savoirs constitués à propos des phénomènes politiques : science politique, philosophie politique, théorie politique, sociologie politique, etc.

A ce stade, force est de constater que la langue anglaise semble avancer la meilleure et la plus pertinente formulation du concept de la politique, en ce sens qu’elle distingue entre trois niveaux d’analyse bien différents l’un de l’autre : Politics ; Policies et Policy.

  1. The Politics, désigne enfin la compétition et les conflits entre les individus et les groupes qui se développent pour contrôler le pouvoir décisionnel et orienter les décisions prises40.
    1. The Policies : Les politiques, c’est à dire toutes les orientations et les actions publiques (de l’Etat)41.
    1. The Policy : Qui est d’abord, un ensemble de choix collectifs liant des acteurs sociaux soumis à la règle de « l’appartenance obligatoire” ; ensuite elle un Etat qui monopolise la violence légitime et une identité liant les acteurs sociaux, en leur fournissant une identification de soi et du monde et en leur justifiant leur vivre ensemble. C’est à dire le système politique42.

40 Loubet del Bayle, J.-L. (1991). De la science politique. Politique, (20), 95–127. https://doi.org/10.7202/040700ar

41 Cour du professeur Abdelhamid Benkhatta Introduction à la Science Politique, FSJES- Agdal, Année, Universitaire 2020-2021

42 Ibid,

Paragraphe 3 : Définition de la science politique43

A partir de ces différentes perspectives conceptuelles de la science et de la politique, les définitions de la science politique se sont variées et multipliées selon les positions épistémologiques et référentielles des chercheurs44 :

  1. Raymond Aron estime que la science de la politique renvoie à l’analyse de tout ce qui a un rapport avec le gouvernement des sociétés et les rapports de pouvoir entre les individus et les groupes. Mieux encore, elle renvoie à l’analyse des stratifications et des hiérarchies sociales qui s’établissent dans les sociétés humaines complexes. Autrement dit, la science politique serait une science qui étudie et analyse les différentes formes de conflits sur le pouvoir, en tant que variable explicative de l’ensemble de la société et les phénomènes qui s’y produisent.
  2. Georges Burdeau, ne partageant pas cet avis, considère la science politique comme une simple méthode appropriée pour l’analyse approfondie du Droit constitutionnel et une perspective plus large pour l’étude des différentes problématiques classiques constituant le Droit public. En d’autres termes, la science politique serait, selon Burdeau, une simple branche du Droit public et du Droit constitutionnel, ne possédant aucun objet d’étude propre à elle ni aucune indépendance, si ce n’est expliquer, comprendre et unifier l’objet du phénomène juridique. Il en résulte que la science politique ne serait être plus qu’une science de l’Etat, de ses institutions et des lois qui les régissent.
  3. Maurice Duverger, quant à lui voulant dépasser cette explication « juridiste », avance que la science politique est une science qui s’intéresse à l’étude des phénomènes du pouvoir et du gouvernement dans toutes les sociétés humaines là où elles se trouvent. Le pouvoir politique serait alors ce pouvoir organisé et institutionnalisé au sein des collectivités humaines nationales ou extranationales. Cette manière de définir la politique à l’avantage de permettre une analyse comparative de l’organisation du pouvoir politique de l’Etat et des autres groupements humains.
  4. Philippe Braud, va dans la même direction en suggérant que la science politique est cette science qui analyse la scène où s’affrontent les individus et les groupes pour conquérir et contrôler le pouvoir de l’Etat et de ses institutions, ou pour les influencer directement.

43 Ibidem, pp.17-19.

44 Définitions tirées du Cour du professeur Abdelhamid Benkhatta Introduction à la Science Politique, FSJES- Agdal, Année Universitaire 2020-2021.

مربع نص: e.    David EastonDe manière générale, on peut avancer que la science politique contemporaine avait pu construire son identité disciplinaire et son autonomie scientifique à partir de trois concepts fondamentaux qui sont : L’Etat, le pouvoir, et les rapports sociaux de domination et de subordination qui en découlent.

En particulier, cet effort s’est traduit par une controverse devenue classique entre tenants de la science politique comme « science de l’Etat » et tenants de la science politique comme « science du pouvoir », une controverse dont on ne peut pas ne pas rappeler les termes, même si l’on considère qu’elle ne permet pas de parvenir à une solution pleinement satisfaisante.

Au regard de ces premiers éléments de définition de la science, on peut effectivement parler de science politique à propos des recherches concernant lesphénomènes politiques. La science politique existe d’abord en tant que corps de connaissances cumulatives relatives aux phénomènes politiques. Elle existe aussi en tant qu’ensemble de connaissances positives sur la réalité politique, même s’il est vrai qu’il lui a été longtemps difficile de se distinguer de la philosophie politique, et même si, aujourd’hui encore, il arrive que certains politologues (L. Strauss, P. Bénéton, E. Vceglin) se refusent par principe à cette distinction faisant abstraction de toute préoccupation normative. Enfin, la science politique existe aussi avec les limites de tout savoir scientifique, qui est d’être une représentation plus ou moins proche de la réalité étudiée, qui tend à coïncider avec cette réalité en mettant en œuvre une démarche critique. Le but de la science est en effet d’arriver à établir des connaissances qui coïncident le plus possible avec la réalité. Pour atteindre cet objectif, toute science met en œuvre une démarche intellectuelle spécifique, la démarche scientifique. Cette démarche scientifique est souvent qualifiée de critique, car elle a pour finalité de garantir l’objectivité des connaissances acquises en éliminant les phénomènes qui peuvent la compromettre et en adoptant pour ce faire une attitude critique à l’égard de la connaissance vulgaire ou spontanée de la réalité.

Section 2 : Objet/objets de la science politique

Comme on l’a noté précédemment, la signification du terme politique est ambiguë et, suivant l’article dont on le fait précéder, le mot ne désigne plus exactement la même chose : « Une » politique ne désigne pas exactement la même réalité que «la » politique, et « la » politique ne désigne pas le même objet que « le » politique. Cette difficulté à définir l’objet de la science politique fut, par exemple, illustrée en 1948 lorsqu’une conférence d’experts réunis par I’UNESCO pour discuter de cette question n’aboutit qu’à une définition énumérative distinguant quatre champs d’investigation : les théories et les idées politiques, les institutions politiques, les partis, les groupes de pression et l’opinion publique, et les relations internationales.

Si cette solution énumérative est révélatrice, il faut néanmoins souligner que des tentatives ont été faites pour donner de la politique une définition plus conceptuelle. En particulier, cet effort s’est traduit par une controverse devenue classique entre tenants de la science politique comme « science de l’Etat » et tenants de la science politique comme « science du pouvoir », une controverse dont on ne peut pas ne pas rappeler les termes, même si l’on considère qu’elle ne permet pas de parvenir à une solution pleinement satisfaisante.

Paragraphe 1 : La Science politique comme « science de l’Etat »

La première conception relativement classique et traditionnelle, qui a été fortement influencée par les juristes, définit la science politique comme «la science du gouvernement des Etats ». La science politique serait la discipline qui étudie les phénomènes relatifs à l’Etat. Cette définition est une définition à dominante juridique, car, si la notion d’Etat comporte des éléments sociologiques -un territoire, une population- elle insiste surtout sur l’idée que l’Etat est une organisation juridique, une personne morale exerçant un pouvoir souverain pour prendre des décisions s’imposant aux membres de la collectivité étatique.

I-      L’Etat entre contributions sociologiques et définition juridique

Si le droit a toujours accordé une place prééminente à l’État et lui a toujours consacré une attention soutenue, il n’en va pas de même dans le reste des sciences humaines et sociales. Ceci explique aujourd’hui le règne de la définition juridique alors même que celle-ci présente des faiblesses réelles et considérables.

1-    Les Contributions sociologiques

Cette conception que l’on rencontre avant la Seconde Guerre mondiale développée par les juristes et par certains sociologues, comme Georges Davy, a surtout été illustrée après la Libération par les écrits de Marcel Perlot. Onlaretrouveaussichezlesjuristesallemands oudesauteurs comme le Belge Jean Dabin. Soutenu également par les sociologues d’inspiration marxiste des pays de l’Est, ce point de vue n’a en revanche trouvé que peu d’adeptes chez les auteurs anglo-saxons.

A- La tradition marxiste de déclassement de l’État

La pensée de Marx sur l’État est extrêmement ambivalente. Il existe en fait deux théories de l’État chez Marx qui ne sont pas aisément conciliables. Dans tous les cas, il est un penseur fondamental pour comprendre et réfléchir l’État. Cette ambivalence est cependant au cœur d’un phénomène de lecture réductrice et unilatérale qui s’est propagée et que l’on peut désigner comme étant une « vulgate marxiste ». Un point reste cependant non contestable ; pour Marx, l’État est un instrument au service d’une classe dominante, la bourgeoisie. Il est une « machine » au service de certains intérêts ou, ce qui revient au même, il est la forme que prend, dans l’ordre politique, la domination sociale de la bourgeoisie. En d’autres termes, c’est la position de cette classe bourgeoise dans les rapports de production qui déterminent sa capacité à dominer socialement. De là est née la lecture réductrice ramenant tout à un économisme de bas étage. Dans le cadre de cette vulgate (pour laquelle Marx a une authentique responsabilité), l’État n’est qu’une « superstructure » comme le sont les idées (idéologies), la culture, la politique et le droit ; ces superstructures ne sont que des illusions destinées à accréditer l’idée d’égalité mais en masquant la réalité de l’exploitation capitaliste. Dès lors, ces superstructures sont en fait déterminées par les infrastructures qui elles sont économiques (les rapports de production). A suivre ce schéma, on débouche sur une vision linéaire de l’histoire : la polis antique reposait sur l’esclavage qu’elle tendait à masquer ; la communauté médiévale reposait sur le système de production féodal en masquant l’asservissement ; l’État moderne repose sur l’exploitation capitaliste tout en masquant l’aliénation par le biais d’un discours des droits de l’homme, de la liberté et de l’égalité45.

45 Arnauld Leclerc, Introduction à la science politique, Leçon 4 : L’Etat : comment le définir, pp.1-16.

B –La clarification wéberienne

Une nouvelle fois, ce fut le père fondateur de la sociologie politique, Max Weber, qui apporta une clarification décisive. Sa définition de l’État est restée très célèbre et est devenue classique y compris bien au de-là de la sociologie. En réalité, c’est surtout l’idée centrale qui a été retenue plutôt que la formulation elle-même qui est un peu complexe. Voici le texte en question : « Nous entendons par État une « entreprise politique de caractère institutionnel » lorsque et tant que sa direction administrative revendique avec succès dans l’application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime»46 .

De ce texte fut retenue l’idée que l’État en général se définit par le monopole de la violence légitime. Cette définition mérite d’être analysée sous deux angles : d’abord, un angle statique explicitant les termes utilisés ; ensuite, un angle dynamique analysant ses différentes formes historiques et situant ce concept dans l’œuvre de Weber.

a-  Concept d’État

  • Le « monopole de la violence »

Commençons par expliciter la notion de « monopole de la violence ». Pour Weber, la politique est plus ancienne que l’État ; il a existé les cités, puis les Empires et enfin l’État. L’État n’est donc que la forme historique moderne de la politique. Par ailleurs, nous savons que la politique est définie par Weber selon le critère du moyen et non celui de la finalité. La même idée s’applique donc pour la forme moderne de la politique qu’est l’État. Ce dernier ne peut pas être défini par les finalités car celles-ci sont multiples. Il en résulte une conséquence importante : Weber ne s’intéresse pas aux tâches que l’État doit accomplir mais seulement à ce qui le singularise par rapport à d’autres formes de groupements. En d’autres termes, Weber ne dit pas que l’État doit se cantonner aux tâches exigeant la violence. Il ne prétend pas que l’État doit nécessairement être un État-Gendarme. Même lorsque l’État éduque, commerce, distribue des

46 Max Weber, Économie et société, tome 1, chp 1, § 17, p 97.

aides, il fonctionne à l’injonction juridique elle-même garantie par la contrainte physique47. Reste cependant à expliciter ce que signifie l’expression « violence légitime ».

·         La « violence légitime »

D’abord, Weber considère qu’une analyse scientifique doit être neutre ce qui impose de distinguer les jugements de valeurs des jugements de fait. De là, il découle que la violence ne doit pas être envisagée comme valeur (bien ou mal) mais comme un fait : les gouvernants utilisent la violence (la contrainte). Mais pour cela, ils ont besoin du consentement des gouvernés. Comment cette légitimité est-elle acquise ? Nous entrons alors dans la très célèbre distinction des trois types de légitimité qui sont aussi trois formes de domination :

  • La légitimité charismatique : Elle repose sur la valeur personnelle d’un homme qui se distingue par sa sainteté, son héroïsme ou son exemplarité. Elle se fonde sur le caractère exceptionnel, hors du commun du chef.
    • La légitimité traditionnelle : La domination traditionnelle est établie par « le caractère sacré de dispositions transmises par le temps et des pouvoirs du chef […], déterminé en vertu de la dignité personnelle qui lui est conférée par la tradition ». Le respect de la coutume enraciné dans le temps fonde ce système dans lequel les liens entre le prince et ses sujets ne sont pas codifiés par des règlements : ils le sont par la tradition qui borne aussi l’action de toutes les autorités, y compris celle du souverain. Elle repose sur la croyance dans les traditions en vigueur et dans l’acceptation des dirigeants appelés au pouvoir en vertu de la coutume.
    • La légitimité légale-rationnelle : Ce type de domination est celui de l’État contemporain en Occident. La légitimité de l’autorité est fondée sur le consentement des gouvernés à un ordre légal, rationnel et impersonnel : « un droit établi rationnellement et composé de règles abstraites, impersonnelles, logiquement agencées, auxquelles obéit le détenteur légal du pouvoir lorsqu’il ordonne et le membre du groupe auquel s’applique l’ordre légal ». Elle repose

47 Ibid

sur la croyance en la validité des lois et règlements établis rationnellement et dans la confiance octroyée aux dirigeants désignés conformément à la loi. Elle se fonde sur un caractère impersonnel. Weber conclut ce point en écrivant : « La forme de légitimité actuellement la plus courante consiste dans la croyance en la légalité, c’est-à-dire la soumission à des statuts formellement corrects et établis selon la procédure d’usage »48. En d’autres termes, la violence est légitime parce qu’elle est utilisée conformément au droit et à la loi.

b. L’État moderne et la dynamique de la société

Weber ne se contente pas de forger un concept générique d’État (l’État en général). Il sait qu’il est une forme historique et qu’il s’insère dans le mouvement de l’histoire. C’est ici que Weber se révèle héritier de la philosophie hégélienne et de son ambition : révéler le sens de l’histoire. De cette perspective, il résulte non seulement que l’État est le résultat d’un processus historique mais encore que ce processus se poursuit et travaille de l’intérieur la figure de l’État. Du coup, différentes formes d’États se sont succédées historiquement. L’évolution de la société au cours de l’histoire (particulièrement l’histoire moderne) c’est-à-dire la dynamique de la société moderne est caractérisée par Weber comme étant « un processus de rationalisation ». De ce fait, l’État en général doit être décliné selon les étapes du processus de rationalisation. Très grossièrement, Weber distingue l’État de la période médiévale et de la renaissance c’est-à-dire au début de son institutionnalisation et l’État contemporain dont l’institutionnalisation est achevée. Le premier peut être appelé « l’État patrimonial ». Le second est appelé « l’État bureaucratique moderne » qui incarne le triomphe de la domination légale-rationnelle. Cet État moderne, outre le monopole de la violence légitime, se caractérise par deux traits issus de la

« rationalisation du droit » : d’une part, une spécialisation des organes de direction notamment une différenciation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire et l’émergence d’une police chargée de protéger la sécurité des individus et l’ordre public ; d’autre part, une administration rationnelle (bureaucratie) qui se fonde sur des règlements explicites pour intervenir dans tous les domaines. Cet exercice du principe de légalité engendre un exercice impersonnel du pouvoir (le fonctionnaire est anonyme).

48 Ibid, p.73.

2-    La définition juridique de l’Etat

Les approches historique et sociologique mobilisées jusqu’ici nous ont permis de comprendre l’État comme un pouvoir politique différencié. L’approche juridique relayant celle philosophique va nous montrer l’État sous un autre jour, celui d’une société juridiquement organisée. Traditionnellement, l’État est défini par le droit de la manière suivante : « l’État est un groupement humain fixé sur un territoire déterminé et sur lequel une autorité politique commune et souveraine s’exerce ».

Exemple

Par exemple, la Convention de Montevideo signée en 1933 par les États-Unis et de nombreux pays d’Amérique latine dispose dans son article 1 que :

« L’État, en tant que personne du droit international, doit posséder les qualités suivantes : (a) une population permanente ;

  • un territoire défini ;
  • un gouvernement ; et
  • la capacité à entrer en relation avec d’autres État ».

À partir de 1949, la Commission du droit international de l’ONU a longuement débattu de la notion d’État. Un consensus se fit autour d’une définition rapportée en 1956 par le rapporteur spécial Fitzmaurice qui devait, en principe, devenir l’article 3 de la Convention sur le droit des traités. Selon celle-ci, « le terme d’État désigne une entité qui consiste en un peuple résidant sur un territoire défini et vivant sous un système de gouvernement organisé, et qui a la capacité d’entrer dans des relations internationales engageant l’entité en tant que telle, que ce soit directement ou par l’intermédiaire d’un autre État ». Lors de la conférence sur la Yougoslavie en 1991, le comité d’arbitrage de l’ONU rappela

« que l’État est communément défini comme une communauté qui consiste en un territoire et une population soumis à une autorité politique organisée ; qu’un tel État est caractérisé par la souveraineté

».

A.   Les éléments constitutifs

Cette définition classique contient trois éléments : un élément matériel (le territoire), un élément personnel (la population) et un élément formel (une autorité politique commune). Ces critères nécessaires ne sont cependant pas suffisants.

a.     Un territoire

Un État est délimité par des frontières internationalement reconnues. La notion de frontière est récente et n’est apparue qu’avec la généralisation des États. En pratiques, les frontières sont reconnues par des accords bilatéraux ou multilatéraux enregistrés aux Nations Unies. La délimitation spatiale ou géographique permet de circonscrire une zone d’application des normes de la puissance publique. En apparence simple, ce premier critère pose plusieurs difficultés :

•                              Existe-t-il des territoires sans État ?

Historiquement, il a existé des « territoires sans maître » qui recouvraient les terres vierges. Aujourd’hui cette question ne se pose plus guère que pour l’Arctique qui, par traité, a été réparti entre 5 États selon la technique du quartier d’orange (USA, ex-URSS, Canada, Danemark, Norvège). Pour l’Antarctique, le traité de Washington du 1er décembre 1959 retient le principe d’une zone internationale démilitarisée à vocation scientifique.

•                              Quelles sont juridiquement les limites territoriales d’un État ?

Du point de vue du droit essentiellement international, les limites territoriales d’un État sont : les frontières terrestres correspondant aux limites naturelles ou artificielles reconnues par les traités internationaux. L’État est également propriétaire de son sous-sol même si vous avez un titre de propriété privée. L’État exerce également sa souveraineté sur l’espace aérien lequel se limite à l’espace atmosphérique. Mais la convention de Chicago du 7 décembre 1944 autorise le survol des avions en temps de paix sur tous les territoires nationaux. Les frontières maritimes sont, elles, les plus complexes. Dans ce domaine, la règle a toujours été de considérer la haute mer comme une res nullius ou une res communis. La limite des eaux territoriales était traditionnellement fixée à 3 milles marins correspondant à une portée de canon. La pression des États côtiers du « tiers monde » a conduit a repoussé cette limite à 12 milles nautiques avec la possibilité d’opérer des contrôle douanier, sanitaires, fiscaux sur une zone de 12 milles au-delà de la limite précédente. Surtout la convention internationale de 1959 a consacré l’existence de zones économiques allant jusqu’à 200 milles des côtes notamment sous la pression des États exploitant du pétrole Off-shore.

b.     Une population

L’ensemble des individus assujettis au droit de l’État constitue sa population. Juridiquement, en effet, les individus mais aussi les personnes morales, les navires et les avions sont rattachés à un État à l’exception du cas limite des apatrides.

•                              Les composantes de la population

Dire, selon une formule classique, que la population est l’ensemble des individus assujettis au droit de l’État, revient à souligner l’existence de deux ensembles distincts : les ressortissants et les résidents.

  • Les ressortissants ont acquis la nationalité de l’État par la filiation ou la naturalisation (droit du sang). Mais tous les nationaux ne vivent pas nécessairement sur le territoire de leur État. Pourtant, ils lui restent assujettis au moins en partie. Deux problèmes peuvent alors surgir. Premièrement, un problème politique si cette diaspora est très nombreuse (sachant qu’elle conservera un attachement affectif fort à son État d’origine). Ensuite, un problème juridique qui découle du précédent : quel statut leur accorder ? Quatre possibilités émergent : soit la nationalité du pays d’origine, soit celle du pays d’accueil, soit la double nationalité, soit aucune ce qui les transforme en apatrides.
    • Les résidents sont toutes les personnes habitant sur le territoire de l’État que ce soit temporairement ou durablement. Normalement, les nationaux en constituent l’écrasante majorité. Mais les populations étrangères peuvent constituer des

minorités nombreuses et donc des sources de déstabilisation d’un pays.

c.      Une autorité politique commune

Un territoire et une population ne suffisent pas à définir un État. Le territoire comme la population ont besoin d’une unité laquelle provient de ce que l’un et l’autre sont régis par une commune autorité politique. La population et le territoire sont donc unifiés par un « pouvoir central » même si les modalités constitutionnelles de son organisation lui confèrent une forme fédérale. Reste la question : qu’est-ce qu’une autorité politique commune ?

•                              Les éléments formels

Extérieurement, une autorité politique commune se manifeste comme étant un pouvoir de coercition institutionnalisé ou encore un monopole organisé de la contrainte. Les expressions « pouvoir de coercition » ou « monopole de la contrainte » traduisent l’existence de règles de droit c’est-à-dire de règles prescrivant un comportement (d’action ou d’abstention) dont l’inexécution est sanctionnée. En

d’autres termes, l’effectivité de la norme dépend ultimement du recours éventuel à la violence. C’est cette garantie contre le refus d’obéissance qui distingue le droit de la morale ou l’éthique. Mais ce pouvoir doit aussi être institutionnalisé, organisé. Cela implique deux choses : d’une part, les gouvernants n’agissent pas en leur nom et selon leur volonté mais en vertu d’une entité abstraite qu’ils représentent ; d’autre part, ils agissent par le jeu de procédures et de règles manifestant l’existence d’un cadre juridique, d’un ordre où les compétences sont réparties et les normes hiérarchisées.

  • Le critère ultime de la reconnaissance : légitimité ou effectivité ? L’autorité politique n’est commune que lorsqu’elle est reconnue à la fois au plan interne par les citoyens et au plan externe par les États composant la communauté internationale. Mais sur quelle base s’effectue la reconnaissance notamment au plan international ? Sur ce terrain, deux écoles s’affrontent. L’école idéaliste met l’accent sur la légitimité et le caractère démocratique d’un gouvernement. Elle trouva une première expression avec la « doctrine Tobar » du nom d’un ministre des affaires étrangères de l’Équateur qui proposa en 1907 de ne reconnaître un gouvernement issu d’une révolution qu’une fois qu’il fut confirmé par des élections libres et régulières.

L’école réaliste, au contraire, met l’accent sur l’effectivité du gouvernement, sa pérennité. Au demeurant, il existe une sorte de course à la reconnaissance qui peut être une spirale dès lors qu’un nouveau gouvernement émerge et qu’il reçoit des soutiens. Une expression de cette école fut la « doctrine Estrada » du nom d’un ministre mexicain des affaires étrangères dans les années 1930 qui récusa la doctrine Tobar. Depuis une vingtaine d’années, les pressions s’intensifient pour le retour à l’honneur du critère de légitimité plutôt que celui d’effectivité.

B.    Les éléments décisifs

Les éléments matériel, personnel, formel sont des conditions sine qua non mais non suffisantes pour déterminer in fine l’État. En réalité, l’État est d’abord et avant tout une abstraction correspondant à un concept fondamentalement normatif. Les critères qui pourront permettre d’en rendre compte seront eux aussi normatifs et correspondent à des constructions théoriques élaborées et efficaces.

a.     La personnalité juridique

L’une des caractéristiques majeures de l’État est d’être un organisme structuré. De ce fait, l’action d’individus va être rapportée à la collectivité dans son ensemble, à la communauté juridiquement organisée. Ainsi la signature d’un traité par le Chef du gouvernement engage l’État. D’une manière

générale, les agents de l’État lorsqu’ils agissent dans le cadre des fonctions qui leurs sont conférées, s’effacent en tant qu’individus au profit d’une entité abstraite. En ce sens, Léon Duguit pouvait affirmer : « je n’ai jamais déjeuné avec une personne morale ». La personnalité morale et juridique n’est donc pas le décalque d’un individu physique mais plutôt une construction théorique acceptée et ancrée qui produit des effets considérables. Elle signifie qu’une communauté humaine spécifique et unifiée par une autorité politique se reconnaît comme sujet collectif ; en d’autres termes, il devient possible de référer des actions, des propos mais aussi des droits et obligations à cette entité prise isolément. Le pouvoir cesse d’être la propriété de son détenteur pour devenir une fonction, une magistrature détachée de toute personne l’exerçant. C’est le sens de l’adage français « Le roi est mort, vive le roi » et de la formule de Bossuet « O princes, vous mourrez mais votre État est immortel ». Autonomisation également par rapport aux sujets individuels c’est-à-dire aux mandants sur lequel le pouvoir repose

Tout d’abord, la notion de personne morale permet de concevoir la pérennité de l’État en dépit du fait que ses attributs peuvent changer et se renouveler : son territoire peut bouger ou être envahi ; sa population peut être modifiée dans sa composition à l’issue de phénomènes migratoires ou juridiques

; son autorité politique commune peut être renouvelée et ses titulaires changés. Pourtant un traité international engagera l’État au-delà du gouvernement qui a apposé sa signature ; les engagements financiers engageront l’État même si le ministre des finances change.

Ensuite, cette théorie de la personnalité morale permet de résoudre le problème des acteurs de la société internationale. D’un côté, seules des personnes morales et juridiques sont admises sur la scène internationale. D’un autre côté, ces personnes auront les mêmes attributs et seront donc traitées de manière égalitaire en dépit de leur extrême variété et inégalité tant au niveau de leur territoire, de leur population que de l’effectivité de leur gouvernement c’est-à-dire de la reconnaissance plus ou moins grande de l’existence d’une autorité politique commune. Grâce à la personnalité morale et juridique, toutes les sociétés sont considérées comme des centres de droits et d’obligation.

b.     La souveraineté

La souveraineté constitue, premièrement, une réponse à la question de l’ordre juridique. Ce dernier se caractérise par une pyramide de normes auxquelles les actes et les décisions doivent se conformer. Mais que peut-être le sommet de la pyramide ? En amont, il faut donc une compétence originelle qui

pose les règles premières, une « compétence de compétence » comme l’appelaient les juristes allemands du XIXe siècle. Cette compétence revient, dans les sociétés modernes, au souverain qu’est le peuple lequel l’exerce par le biais du pouvoir constituant.

Deuxièmement, elle constitue une réponse à la question des règles du jeu dans les relations internationales. La société internationale se caractérise, en effet, par des inégalités considérables notamment des inégalités de puissance. La souveraineté vient en partie gommer cette donnée en refusant d’officialiser les rapports de forces et les inégalités. En tant qu’il est souverain, chaque État est mis sur le même pied qu’un autre. Il est aussi considéré comme indépendant. La souveraineté pose donc l’égalité juridique et l’indépendance des États sur la scène internationale afin de stabiliser les relations entre États.

Ceci étant, cette approche centrée sur la notion d’État, et sur son corollaire juridique la théorie de la souveraineté, a fait l’objet d’un certain nombre de critiques. Tout d’abord, sa précision reste relative, car les frontières de l’État ne sont pas évidentes, particulièrement dans une période qui voit s’étendre les activités et les interventions de l’État dans la vie sociale. D’autre part, et surtout, on reproche à cette définition de conduire à une vision restrictive du politique en privilégiant ses aspects juridiques et institutionnels au détriment de ses dimensions sociologiques, en oubliant qu’avant d’être des phénomènes juridiques les phénomènes politiques entrent dans la catégorie plus générale des phénomènes sociaux.

Paragraphe 1 : La Science politique comme « science du pouvoir »

Face à cette thèse que l’on vient d’évoquer s’est affirmée une autre conception de la science politique envisagée comme l’étude des phénomènes de pouvoir. La science politique devient alors la discipline consacrée à l’analyse des rapports d’autorité, de commandement, de gouvernement dans quelque société que ce soit, et pas seulement dans le cadre de l’organisation étatique. C’est une conception qui insiste fondamentalement sur les rapports inégalitaires gouvernants/gouvernés et que l’on trouve particulièrement développée chez les politologues anglosaxons comme Harold Lasswell ou Robert Dahl, aussi bien que chez des auteurs français comme Raymond Aron, Georges Burdeau, Bertrand de Jouvenel ou Maurice Duverger49. Ainsi Robert Dahl définit-il un système politique «comme un ensemble persistant de rapports humains qui impliquent dans une mesure significative des relations de pouvoir, de domination ou d’autorité»50. L’intérêt de cette conception est de souligner que la notion de pouvoir se retrouve dans la plupart des groupes sociaux. Dès lors, tout groupe humain comportant des rapports de pouvoir relèverait de la catégorie des phénomènes politiques. Ceci étant, si la thèse

«statologique» est apparue restrictive, cette approche du politique par la notion de pouvoir paraît exagérément extensive, car multiples sont les formes de pouvoir que l’on rencontre dans la vie sociale. Ainsi du pouvoir du patron dans son entreprise, du professeur dans sa classe, des relations de pouvoir, entre mari et femme ou entre parents et enfants, pour ne citer que quelques exemples parmi bien d’autres possibles.

Le pouvoir est une réalité complexe. Cette complexité ne réside pas dans le fait que les hommes auraient voulu désigner par ce mot une dimension de la réalité trop immense pour l’esprit humain. Selon Rocher, il existerait trois raisons principales qui expliquent la complexité du concept de pouvoir

: il comporte plusieurs dimensions, il est un des concepts les plus soumis à la perception subjective du chercheur et il renvoie à des réalités historiques diverses51. Il existe une autre dimension rendant davantage compte de la complexité de la réflexion portant sur ce concept particulier. En effet, en pénétrant au cœur des théories portant sur le pouvoir, on voit se dessiner une grande démarcation, une division en deux camps des différentes théories du pouvoir. C’est l’existence de cette fracture qui rend complexe la réflexion car, ce qui explique cette fracture elle-même n’est plus seulement une différence

49 Loubet del Bayle, J.-L. (1991). De la science politique. Politique, (20), 95–127. https://doi.org/10.7202/040700ar

50 Dahl, R. (1973), L’analyse politique contemporaine. Paris, Fayard, p. 28.

51 Guy Rocher, Droit, Pouvoir et Domination, Bibliothèque virtuelle de l’UQAC, 1986, p. 15-16.

d’interprétation des sociologues ou le choix des dimensions prises en compte dans l’analyse, mais le fait que deux objets ou deux réalités ontologiques distinctes sont désignées par un même mot, un même concept. Ce dualisme des perspectives sur le pouvoir est un fait reconnu dans la littérature sociologique. Ce constat est affirmé par Giddens lorsqu’il avance que : « Parmi les nombreuses interprétations du pouvoir en théorie sociale et politique, dira Giddens, deux grandes positions se dégagent. L’une affirme que le pouvoir doit être conceptualisé comme la capacité d’un acteur de réaliser sa volonté aux dépens de celle d’autres personnes qui pourraient lui résister – c’est le type de définition employée par Weber parmi beaucoup d’autres auteurs. L’autre soutient que le pouvoir doit être considéré comme une propriété de la société : le concept de pouvoir de Parsons, par exemple, appartient à cette deuxième catégorie »52.

Appelons la première l’approche ou la perspective relationnelle et la seconde, l’approche ou la perspective institutionnelle. Selon Giddens, aucune de ces deux perspectives n’est suffisante en elle- même et il suggère plutôt d’établir des liens entre ces deux « niveaux », de réaliser une synthèse. Bien que cette option soit tentante, elle apparaît néanmoins difficile à réaliser. Ce que propose Giddens conduirait à essayer de synthétiser ce qui ne s’oppose pas, deux discours se dirigeant chacun dans leur direction, cherchant chacun à éclairer une dimension différente de la réalité humaine. La synthèse est utile pour dépasser deux discours contradictoires ou divergents portant sur un même objet ou une même réalité ou pour articuler ensemble, par exemple une synthèse de connaissances, différents éléments positifs portant néanmoins sur un même objet. Mais il ne s’agit de rien de ça ici.

I-                 La Perspective systémique du pouvoir

La perspective systémique ou institutionnelle est sans contredit la plus ancienne manière de réfléchir au pouvoir portée par la tradition. Quand les philosophes grecs traitaient de la politique, des meilleurs régimes, etc., ils partaient du pouvoir tel que pensé à l’intérieur de cette perspective. Dans l’approche systémique, le pouvoir renvoie à une manière de mettre en relation les individus et la collectivité, de conduire le collectif, de lui donner une forme et de chercher à la préserver. C’est précisément à

52 Anthony Giddens dans Frédéri c Sawicki, Le pouvoir 1. Science politique, sociologie, histoire, Paris : Berlin-Sud, 1994,

p. 78. On retrouve aussi ce constat chez Rocher : « Mais nous avons vu plus haut que cette utilisation du terme [le pouvoir politique] a été contestée par les politicologues qui ont voulu mettre en lumière la pluralité des pouvoirs dans la société moderne. Parler du pouvoir pour désigner l’État, c’est exclure du discours sur le pouvoir toutes les autres machines à pouvoir hors de l’État. Il y a là déjà une importante distinction, dont on peut dire qu’elle implique deux visions très différentes de la société moderne, entraînant des conséquences scientifiques considérables. Selon que l’on définit le pouvoir de la première ou de la seconde manière, le champ d’étude du pouvoir se restreint ou s’étend » (1986, p. 7-8).

l’intérieur de ce champ que se comprend le concept de « pouvoir explicite » de Castoriadis. Le pouvoir explicite se divise entre les fonctions exécutive, législative, judiciaire et gouvernementale. Il est, en son principe même, identique au politique. C’est aussi dans cette perspective institutionnelle que l’on doit ranger la réflexion de Parsons53 sur le pouvoir, la science politique de Duverger54 ou de Burdeau55, tout comme la plupart des travaux modernes en philosophie politique, continentale ou britannique56.

Cette perspective prend place dans une conception fonctionnaliste du pouvoir et mettent l’accent sur la capacité d’un système à réaliser ses buts ainsi que sur l’aptitude d’une unité du système à participer à la réalisation de ces buts. Gamson57, par exemple, conçoit le pouvoir comme étant « la capacité d’un système d’utiliser ou de mobiliser des ressources pour contribuer à l’élaboration des biens collectifs

». T. Parsons58, pour sa part, a défini le pouvoir comme suit : « Le pouvoir est une capacité générale qui permet d’assurer que les unités d’un système d’organisation collective satisfont certaines obligations, lorsque ces dernières sont légitimes eu égard aux buts collectifs, et lorsque, en cas de refus, on peut s’attendre à l’application de sanctions négatives tangibles, quelle que soit d’ailleurs la modalité retenue pour infliger ces sanctions ».

II-             La Perspective relationnelle du pouvoir

Face à cette première manière de comprendre et de théoriser le pouvoir, la perspective relationnelle nous fait passer dans un tout autre registre, lequel s’oppose directement à la notion de pouvoir politique à l’œuvre dans l’approche institutionnelle. Sawicki l’énonce assez clairement : « La notion de pouvoir politique au singulier, généralement agrémentée d’une majuscule (« le Pouvoir »), a deux inconvénients majeurs : elle présuppose premièrement une unité et un lieu où se concentre l’autorité politique, et deuxièmement une supériorité par rapport à d’autres sources de pouvoir. Or, si l’on entend par pouvoir politique l’ensemble des fonctions de régulation d’une société, force est de constater que de

53 Talcott Parsons, Sociétés. Essai sur leur évolution comparée, Paris : Dunod, 1973.

54 Duverger, Maurice, Introduction à la politique, Paris : Gallimard, 1964.

55 Selon Burdeau, « la fonction du pouvoir est de créer du droit » (Traité de science politique, tome 1, Présentation de l’univers politique, volume II Le pouvoir politique, Paris : Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1949, p. 197.

56 Le Léviathan de Hobbes ou Le Prince de Machiavel, en passant aussi par L’esprit des lois de Montesquieu et Le contrat social de Rousseau entre autres exemples.

57 W. Gamson, Power and Discontent, Illinois, Dorsey, 1968.

58 T. Parsons, « On the Concept of Political Power », in T. Parsons, Politics and Social Structure, New York, 1969.

multiples institutions sociales contribuent tout autant que les institutions politiques à la production des normes collectives »59.

Tous les auteurs, se situant dans la tradition « wébérienne » ont mis l’accent sur l’aspect relationnel du pouvoir : ils partent d’un concept de pouvoir commun qui implique la possibilité pour certains individus et groupes d’agir sur d’autres individus ou groupes ; Pour Max Weber « Le pouvoir est la probabilité pour un acteur d’être en mesure d’imposer sa volonté dans le cadre d’une relation sociale, malgré les résistances éventuelles, et quel que soit le fondement sur lequel repose cette probabilité»60. R. A. Dahl, de son côté, nous propose cette définition : « Mon idée intuitive du pouvoir est la suivante : A exerce du pouvoir sur B dans la mesure où il peut obtenir que B fasse quelque chose que B n’aurait pas fait sans l’intervention de A »61. Quant à J. French et B. Raven, ils considèrent que « le pouvoir est la capacité potentielle dont dispose un groupe ou une personne pour en influencer une autre dans un système donné »62.

Par-delà ces divergences, nous retiendrons néanmoins que par rapport aux approches fonctionnalistes du pouvoir, les conceptions relationnelles présentent un double mérite. D’abord, considérer le pouvoir comme une relation revient à admettre que les individus ou groupes ne disposent de pouvoir (ou en sont démunis) que par rapport à d’autres individus ou groupes. En d’autres termes, ce sont les autres qui donneront un sens au pouvoir de l’individu (ou du groupe) et qui le rendront pertinent dans une relation sociale donnée. Ensuite, cette approche relationnelle met l’accent sur le fait que, en dépit de la nature asymétrique du pouvoir \ la réciprocité d’influence n’est pas complètement exclue. Cette réciprocité d’influence peut revêtir de nombreuses modalités, chacune des théories sur le pouvoir privilégiant plus ou moins l’une ou l’autre. C’est à partir de ces modalités que nous avons distingué deux catégories de théories.

1-    Les théories de la résistance

Sans entrer dans le détail de ces théories ‘, rappelons-en seulement les éléments pertinents par rapport au problème de la résistance d’alter en tant que modalité de la réciprocité d’influence. D. Cartwright définit le pouvoir d’ego sur alter comme la force maximum induite par ego sur alter moins la force

59 Sawicki, Frédéric, Le pouvoir 1. Science politique, sociologie, histoire, Paris : Berlin-Sud, 1994, p. 209.

60 Max Weber, The Theory of Social and Economie Organization, Chicago, 1947, p. 152.

61 R. A. Dahl, « On the concept of power », Behavioural Science, 1957.

62 J. R. French et B. Raven, « The bases of Social Power », in D. Cartwright et A. Zander, Group Dynamics: Research and Theory (2e éd.), Londres 1960, p. 609. 4

maximum de résistance qu’alter y oppose. L’intensité de la résistance déployée par alter pour se soustraire à l’influence d’ego, pourra par conséquent être cernée en comparant le comportement d’alter, lorsqu’ego s’évertue à le surveiller, au comportement d’alter quand ego n’exerce aucune surveillance sur lui63. J. French et B. Raven de leur côté ont opéré une classification des relations de pouvoir en fonction des motivations en jeu, de l’ampleur de la surveillance exigée et de l’intensité des forces de résistance. Ils déclarent que le pouvoir fondé sur la coercition 10, se traduisant par la surveillance du subalterne et le recours à des sanctions négatives, entraîne des forces de résistance supérieures de la part d’alter64. Pour ces auteurs, il ne convient de parler de pouvoir que dans la mesure où ego maîtrise la résistance d’alter. Mais alors que pour Cartwright la résistance d’alter constitue la conséquence inéluctable de l’exercice du pouvoir de la part d’ego, French et Raven traitent le pouvoir à la fois comme le produit de l’injonction d’ego et de la résistance d’alter.

2-    Les théories de l’échange des ressources.

Par-delà les possibilités de résistance de la part d’alter, il existe des situations où la réciprocité de la relation apparaît encore davantage, à travers l’échange de ressources rares entre individus (ou groupes) à l’intérieur d’un système. De façon générale, les théories de l’échange des ressources considèrent qu’à partir du moment où existe une distribution inégalitaire des ressources, ceux qui en sont dépourvus, se trouvent en situation d’infériorité par rapport à ceux qui en disposent. Dans ce cas, ces derniers sont alors en mesure de transformer leur surplus de ressources en pouvoir, en concédant certaines ressources à ceux qui en sont dénués, en contrepartie d’un changement de comportement de la part d’alter allant dans le sens désiré par ego. Parmi les théories de l’échange, nous retiendrons d’abord celle de P. Blau.

Pour Blau, ego a du pouvoir sur alter, lorsqu’alter dépend d’ego de façon permanente pour obtenir un bien qui lui paraît indispensable, qu’il n’est guère en mesure de trouver ailleurs, et qu’il ne peut contraindre ego à lui céder65. L’approche de P. Blau nous paraît intéressante de trois points de vue66. D’abord, elle spécifie que les relations de pouvoir ont pour fondement la distribution inégalitaire des ressources, ce qui peut entraîner l’échange direct de ressources rares entre ego et alter ; ce qui permet encore de faire peser la menace sur alter ou de lui infliger une punition. Deuxièmement, Blau considère

63 D.’ Cartwright, « A Field Theoretical Conception of Power », in D. Cartwright, Stu¬ dies in Social Power, Michigan, 1959, p. 194.

64 J. French et B. Raven, « The Basis of Social Power », in Cartwright, Studies in Social Power, Michigan, 1959, pp. 150- 167.

65 P. Blau, Exchange and Power in Social Life, New York 1964, p. 1 17.

66 Ibid

que le pouvoir d’ego est fonction certes, du degré de dépendance d’alter eu égard à la distribution des ressources rares, mais d’ajouter que le pouvoir d’ego varie également selon le degré de substituabilité de la ressource rare, c’est-à-dire selon les possibilités ouvertes à alter de trouver ailleurs qu’auprès d’ego les ressources pertinentes qui lui sont nécessaires. Hickson et alii67 ont développé la théorie de l’échange social de Blau en complétant la notion de « substituabilité » par celle de « centralité » et de

« maîtrise de l’incertitude ». Prenant appui sur le travail de Lawrence et Lorsch68 et sur le concept de contingence de M. Crozier69, ils considèrent qu’un sous-groupe a du pouvoir dans la mesure où il est capable de maîtriser une source d’incertitude par rapport à l’organisation, où il remplit un rôle central, et où il est difficilement remplaçable. Mais étant donné que par exemple tous les départements d’une organisation sont, à des degrés divers, à la fois remplaçables et centraux, ils estiment tout compte fait que la distribution du pouvoir organisationnel est fondée essentiellement sur la capacité d’un sous- groupe à maîtriser l’incertitude. Cependant le seul contrôle des ressources à l’intérieur d’un système ne constitue pas à proprement parler du pouvoir dans la perspective des théories de l’échange : encore faut-il que les ressources dont dispose ego soient souhaitées, nécessaires et pertinentes par rapport à alter. De plus, la seule connaissance de la distribution des ressources ne représente qu’un indicateur grossier des relations de pouvoir dans l’organisation : en effet, ego peut très bien disposer de ressources pertinentes par rapport à alter sans pour autant les utiliser, que ce soit sous une forme directe ou sous la menace. Ce dernier point pose alors le problème des raisons pour lesquelles les ressources n’ont pas été mobilisées par ego, et en dernière instance celui de la perception même qu’ont les acteurs de leurs propres sources de pouvoir et de celles des autres. Ainsi, la théorie de l’échange social se plaçant dans le cadre actionnaliste qui privilégie l’étude du comportement des acteurs contingent à la distribution des ressources d’un système, se doit d’élucider les trois éléments suivants : la pertinence des ressources d’ego et de celles d’alter, la perception qu’ils ont de ces ressources (la connaissance des ressources à leur disposition et les effets attendus de leur utilisation sur leurs comportements respectifs) et la façon dont s’opère le passage à la mobilisation effective des ressources.

Les deux approches qui viennent d’être évoquées se heurtent donc à des objections d’une portée non négligeable. D’ailleurs, ces objections sont tellement fondées que les tenants des thèses

67 D. J. Hickson, C. Hinings, R. Schneck, N. Pennings, « A Strategic Contingency Theory of Intraorganizational Power », Administrative Science Quarterly, vol. 16. 1971, p. 219-22.

68 P. Lawrence et J. Lorsch, Organizations and Environment, Cambridge, 1967.

69 M. Crozier, Le Phénomène bureaucratique, Paris, 1964.

antagonistes ont été obligés d’en tenir compte et d’amender la radicalité de leurs positions. Ainsi, Marcel Prélot, tout en maintenant sa référence à l’État, a été conduit à préciser que la science politique doit s’étendre à la connaissance de «tout l’État», dans ses diverses formes et dans ses diverses composantes, juridiques certes, mais aussi sociologiques. Il ajoute en outre que la science politique ne saurait négliger l’étude de ce qui a précédé l’État — les «phénomènes préétatiques» — l’étude de ce qui peut dans certains cas le remplacer — les «phénomènes paraétatiques» — et enfin l’étude de ce qui peut éventuellement le dépasser — les «phénomènes supraétatiques»70.

De même, les tenants de la science politique comme science des phénomènes de pouvoir admettent que les formes les plus perfectionnées et les plus complexes de pouvoir se situent dans le cadre de l’organisation étatique. Ainsi Maurice Duverger constate-t-il « que ceux qui définissent la politique comme la science du pouvoir en général reconnaissent qu’il atteint dans l’État sa forme la plus achevée, son organisation la plus complète et qu’on doit surtout l’étudier dans ce cadre; dans les autres sociétés humaines, il reste embryonnaire»71.

1 Gérald Bronner, La pensée extrême, PUF, 2016, p. 24.

2 Nay, O. (2016), Histoire des idées politiques, la pensée politique occidentale de l’Antiquité à nos jours, 2 Edition, Armand Colin, pp. 78-79.

3 Ibid, p. 81.

4 Nemo, Ph. (2007), Histoires des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Age, Paris, PUF, pp.117-186.

5 Ibid, pp.117-186.

6 Ibidem.

7 Nay, O. (2016), Histoire des idées politiques, la pensée politique occidentale de l’Antiquité à nos jours, op.cit., pp. 85- 90.

8 Ibid, pp.85-90.

9 Ibid, pp.85-90.

10 Nay, O. (2016), Histoire des idées politiques, la pensée politique occidentale de l’Antiquité à nos jours, op.cit., pp. 90- 91.

11 Positivisme : « Système d’Auguste Comte, qui considère que toutes les activités philosophiques et scientifiques ne doivent s’effectuer que dans le seul cadre de l’analyse des faits réels vérifiés par l’expérience et que l’esprit humain peut formuler les lois et les rapports qui s’établissent entre les phénomènes et ne peut aller au-delà ». (Larousse)

12 Ibid, p.92.

13 Ibid, p.91

14 Ibid, pp.92.

70 M. Prélot, op. cit., p. 97-100.

71 Introduction à la politique, Paris, Gallimard, 1964, pp. 15-16.

Commentaires
Aucun commentaire
Enregistrer un commentaire



    Reading Mode :
    Font Size
    +
    16
    -
    lines height
    +
    2
    -